Béatrice Vallières Journaliste indépendante
Partager

À New York, une nouvelle génération d’électeur·trices s’impose dans la course à la mairie. Soutenu par une base jeune et militante, le candidat socialiste Zohran Mamdani bouscule la scène politique alors que la ville se prépare à voter dans un contexte de confrontation accrue avec l’administration Trump.

Le 14 juin dernier, pendant que le président Donald Trump célébrait en grande pompe à Washington son 79e anniversaire, des dizaines de milliers de New Yorkais·es défilaient dans les rues de Manhattan sous la pluie, brandissant bien haut leurs pancartes détrempées. « La tyrannie est à nos portes », « Trump menace la démocratie », « Résistez au fascisme : ripostez ».

Depuis janvier, sous l’effet des politiques de Trump, la plus grande ville américaine voit fondre certains financements fédéraux, notamment ceux destinés aux logements sociaux, aux universités et à l’aide alimentaire.

Le retour de politiques migratoires brutales – détentions en hausse, menaces d’expulsions accélérées – frappe de plein fouet les communautés immigrantes, qui forment près de la moitié de la population totale de la ville.

C’est sur ce fond que se déroulent les primaires démocrates pour la course à la mairie de New York, à l’issue desquelles sera choisi le ou la candidat·e qui représentera le parti lors de l’élection de novembre prochain.

Dans cette ville qui vote presque toujours bleu, celui ou celle qui sera choisi·e le 24 juin sera automatiquement favori dans la course à la mairie. Il ou elle devra toutefois affronter le maire sortant, Eric Adams, un ex-démocrate sympathique à Trump qui se présente comme candidat indépendant.

« Je pense que les électeurs cherchent vraiment quelqu’un qui va se battre pour eux contre les politiques venant de Washington, les protéger contre ces politiques et améliorer leur qualité de vie », dit Basil Smikle, stratège politique pour le Parti démocrate et professeur à l’École des études professionnelles de l’Université Columbia.

Dans les sondages, deux candidats se démarquent. En tête, Andrew Cuomo, ancien gouverneur de l’État de New York, qui tente un retour après avoir quitté ses fonctions en 2021 sous le poids de multiples accusations de harcèlement sexuel. Il réfute toutes les accusations.

Et juste derrière, Zohran Mamdani, 33 ans, inconnu du grand public il y a quelques mois encore, qui fait une percée surprise dans les sondages et bouscule la scène politique avec sa vision d’un New York socialiste.

Mise à jour : Zohran Mamdani est finalement arrivé en tête de la primaire démocrate pour la mairie de New York. La première étape du dépouillement des votes le donne gagnant, avec 46 % des voix, contre 36 % pour Andrew Cuomo.

Le dépouillement se poursuivra la semaine prochaine. Les électeur·trices devaient choisir cinq candidat·es par ordre de préférence : ces autres votes seront comptabilisés jusqu’à ce qu’un candidat obtienne une majorité absolue. Tout indique que Zohran Mamdani l’emportera, puisque certains de ses concurrents avaient appelé à le préférer à Andrew Cuomo.

(Pivot – 26-06-2025)

Mamdani, « le pire cauchemar de Trump »

« Vous regardez Cuomo et Mamdani comme candidats, et ils sont complètement différents. Ils n’ont presque rien en commun, si ce n’est d’être des hommes et membres du Parti démocrate », observe Ross Barkan, chroniqueur politique pour New York Magazine et ancien candidat à une primaire démocrate au sénat de New York – une campagne alors dirigée par Zohran Mamdani lui-même.

Andrew Cuomo, avec ses dix ans d’expérience à la tête de l’État de New York, se présente comme le candidat modéré de l’establishment. ll met en avant le fait qu’il a déjà affronté Donald Trump lors de son premier mandat et promet de tenir une ligne dure face à Washington.

Zohran Mamdani, en revanche, se décrit lui-même comme « le pire cauchemar de Trump ». Immigrant, musulman, approuvé par les socialistes démocratiques Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, il promet un gel des loyers dans les logements à loyers stabilisés, des garderies gratuites et des transports en commun gratuits.

Ses détracteurs lui reprochent son manque d’expérience, ses prises de positions critiques envers Israël et ce qu’ils perçoivent comme des promesses difficilement réalisables.

Mais en dépit des critiques, Zohran Mamdani reçoit un soutien inattendu. À la surprise générale, il a été le premier candidat à atteindre la limite maximum de financement, recevant plus de huit millions $ en dons pour sa campagne grâce au soutien de plus de 20 000 donateur·trices.

Depuis le lancement de sa campagne en octobre dernier, il affirme avoir amassé une armée de plus de 46 000 bénévoles qui sillonnent les rues de la ville pour solliciter l’électorat.

« C’est le premier candidat de gauche à la mairie à obtenir d’aussi bons résultats à une telle échelle, et c’est historique », dit Ross Barkan.

Fracture générationnelle

Si les sondages donnent toujours une avance à Andrew Cuomo, ils montrent également que le message de Zohran Mamdani résonne très fortement avec une frange importante de la jeunesse new-yorkaise, en désillusion face aux promesses du Parti démocrate traditionnel.

Selon le plus récent sondage de l’Institut Marist pour l’opinion publique, 52 % des électeur·trices démocrates de moins de 45 ans le soutiennent, contre seulement 17 % chez les plus de 45 ans. Pour Andrew Cuomo, les pourcentages s’inversent.

« À bien des égards, ce sont deux villes qui s’affrontent. C’est un New York plus jeune contre un New York plus vieux et plus traditionnel. Ce sont les institutions et le travail organisé contre les insurgés. C’est, d’une certaine manière, un passé et un futur », affirme Ross Barkan.

Le succès de Zohran Mamdani dépasse les frontières du Parti démocrate pour rejoindre une jeunesse désabusée par la politique du parti et ce qu’elle perçoit comme son manque de résistance face à Trump.

« Je pense que les électeurs cherchent vraiment quelqu’un qui va se battre pour eux contre les politiques venant de Washington. »

Basil Smikle

« Je pense que beaucoup de jeunes électeurs voient le parti comme une vieille institution en décomposition qui n’est pas aussi pertinente et qui ne se bat pas autant pour eux », observe le professeur Basil Smikle. « Je ne suis pas d’accord, mais je comprends pourquoi c’est le cas. »

C’est le cas des Socialistes démocrates américains, la plus grande organisation socialiste aux États-Unis, dont Zohran Mamdani est membre et qui soutiennent sa campagne depuis le début.

« Je pense que l’establishment du Parti démocrate a complètement abandonné les travailleurs aux États-Unis, » croit Gustavo Gordillo, membre des Socialistes démocrates de New York, interviewé par Pivot lors d’un événement pro-Mamdani tenu par l’organisation.

« Et comme il ne se bat pas pour les masses, pour les gens ordinaires, cela a laissé un vide que peuvent désormais occuper des candidat·es qui parlent au nom de la classe ouvrière et qui veulent s’attaquer aux intérêts des grandes entreprises et à la classe dirigeante. »

« L’aile libérale du parti ne se bat pas », dit Abdullah Mohiuddin, également participant lors de l’événement. « On l’a bien vu avec leur fausse indignation en 2017, puis encore en 2020. »

« Les seuls qui résistent vraiment, de façon constante, c’est la gauche. Les seuls qui osent dénoncer les conneries de Trump, c’est la gauche. »

Un test pour la gauche

Si la présence de la gauche progressiste à New York n’a rien de nouveau, c’est la première fois qu’elle passe aussi proche du pouvoir exécutif, souligne le professeur Basil Smikle. « Ce sera donc un test à la fois intéressant et important. »

Le résultat de la primaire démocrate de cette semaine et de l’élection de novembre pourrait aussi résonner au-delà des frontières de la ville.

« Le maire de New York dispose toujours d’une tribune mondiale, donc tous les regards seront tournés vers la personne qui prendra les rênes de la ville – et la manière dont elle se positionnera face à Trump », affirme Basil Smikle.

Mais peu importe l’issue du vote, « ce que Zohran a déclenché ne disparaîtra pas, et Zohran lui-même ne disparaîtra pas, » croit Ross Barkan. « C’est important de le comprendre. »

Récents articles

Voir tous