Changements météorologiques, modification de la faune et évolution de la flore : au Nunavik, la crise climatique modifie le rapport au territoire et aux traditions. Face à cette réalité, des Nunavimmiut racontent les difficultés qu’ils et elles rencontrent pour préserver et transmettre leur culture à la prochaine génération.
Se promener dans les villages du Nunavik suffit pour comprendre que la pêche et la chasse font encore bien partie du quotidien. Les motoneiges et les qamutik (traîneaux inuit en bois pour charger le matériel de chasse et de pêche) trouvent leur place devant les maisons, dans les rues et sur les rivières gelées.
Et pour cause : quelques jours avant notre passage, début mai, un habitant de Kuujjuaq a aperçu la première oie de la saison. Depuis, les Kuujjuamiut profitent de la courte période de chasse pour attraper ce gibier tant apprécié.
Selon les données de Statistique Canada, en 2017, 65 % de la population adulte du Nunavik participait à des activités de pêche, de chasse ou de piégeage, et 70 % à la cueillette de plantes sauvages.
Pourtant, comme pour beaucoup de nations autochtones, notamment dans l’Inuit Nunangat (les quatre terres ancestrales des Inuit du Canada), les changements climatiques affectent les activités traditionnelles des Nunavimmiut (Inuit du Nunavik).
« Les périodes de chasse sont plus courtes », constate la Kuujjuamiuq Anita Gordon. « Avant, la saison de la chasse à l’oie durait un mois, mais maintenant, elle dure plutôt une ou deux semaines. »
Une étude du groupe Nature indiquait en 2022 que l’Arctique s’était réchauffé de 0,75 degré par décennie durant les 40 dernières années, soit environ quatre fois plus vite que le reste du monde.
Nourriture traditionnelle et sécurité alimentaire
Pourtant, pratiquer les activités traditionnelles demeure essentiel pour les communautés du Grand Nord canadien.
La chasse joue ainsi un rôle capital pour les Inuit, qui utilisent généralement toutes les parties d’un animal, aussi bien pour se nourrir que pour confectionner des vêtements, par exemple.
« Nous avons nos règles : nous ne pratiquons pas la chasse sportive et nous ne faisons pas de gaspillage », assure Johnny Oovaut, ancien maire de Quaqtaq et gestionnaire de projet à la municipalité.
Il considère que, pour nourrir sa communauté, composée d’environ 500 habitant·es, il faut environ 40 bélugas, cinq à huit morses, et une centaine de caribous par an.
Il constate toutefois que, présentement, le réfrigérateur communautaire, qui est financé grâce à des programmes de soutien aux chasseurs, est vide. « Les caribous [migrateurs] sont loin [de la communauté], je ne sais pas où ils sont allés », se désole-t-il.
Anita Gordon estime que son foyer, où vivent encore quatre de ses huit enfants, consomme des produits issus de la chasse, de la pêche et de la cueillette locale environ deux à trois fois par semaine en fonction de la saison. La nourriture traditionnelle est prise d’assaut dans la maison : « on la finit généralement en moins d’une semaine… c’est tellement bon! », plaisante-t-elle.

La mère de famille ajoute qu’au vu du prix des aliments à l’épicerie, il est plus pratique de manger de la nourriture traditionnelle.
Selon un rapport de l’Inuit Tapiriit Kanatami, l’insécurité alimentaire au Nunavik s’élevait à 77,3 % en 2017.
En 2023, les prix à la consommation des aliments y étaient 35,1 % plus élevés que dans la ville de Québec, selon le programme statistique Nunivaat.
Dans son ouvrage Le droit du froid : le combat d’une femme pour protéger sa culture, l’Arctique et sa planète, l’activiste inuk Sheila Watt-Cloutier assure notamment « qu’au-delà des goûts et des préférences individuelles », l’alimentation traditionnelle est essentielle à l’épanouissement de son peuple dans l’Arctique, notamment en raison de ses qualités nutritionnelles.
Pourtant, le coût élevé de l’équipement et l’impact des changements climatiques rendent l’accès à la nourriture traditionnelle plus difficile, surtout pour les foyers qui ne vivent qu’avec un seul salaire, comme celui d’Anita Gordon.
D’autant plus que l’imprévisibilité de la météo et la fonte rapide de la neige peuvent aussi endommager les motoneiges, selon Anita Gordon. « La neige protège les véhicules des routes cahoteuses et des roches », précise-t-elle.

Cet enjeu préoccupe également la société Makivik, qui a intégré à sa Stratégie d’adaptation aux changements climatiques, publiée en 2024, l’objectif d’« améliorer la livraison de pièces de rechange, car les véhicules sont de plus en plus endommagés par les impacts des changements climatiques ».
Plus risqué de circuler sur le territoire
Plusieurs Inuit remarquent aussi que se rendre sur le land (territoire qui se situe à l’extérieur des villages) devient plus risqué avec l’instabilité de la météo et de la température.
« Au cours des quinze dernières années, j’ai remarqué que la glace mettait plus de temps à se former », confie Michael Cameron, de Salluit. « Avant, elle apparaissait entre la fin d’octobre et le début de novembre, maintenant c’est plutôt entre la fin décembre et le début de janvier. »
Il coordonne le programme Uumajuit à l’Administration régionale Kativik, dont une des missions est de mesurer l’épaisseur de la glace au début, au milieu et à la fin de la saison hivernale, pour aider les habitant·es à emprunter des chemins sécuritaires.

En février dernier, un gardien du programme Uumajuit à Salluit a même constaté que l’épaisseur de la glace n’était que de 30 pouces, là où elle devrait faire au moins le double.
Or, l’instabilité de la glace augmente le risque d’accidents mortels, comme celui qui a emporté deux personnes en mars dernier.
« Aujourd’hui, la météo est imprévisible et méconnaissable. »
Janice Parsons
Anita Gordon, quant à elle, a déjà dû faire face à un changement brutal de température, alors que son conjoint de l’époque venait la chercher en motoneige à Aupaluk depuis Kangirsuk.
« Alors qu’il avait mis deux heures pour venir me chercher, il nous a fallu quinze heures pour faire le chemin du retour », se souvient-elle. En effet, la glace a fondu tellement rapidement qu’Anita et son conjoint n’étaient plus en mesure d’emprunter les lacs et les rivières qui constituent normalement des raccourcis.
Valley Saunders est coordonnateur de projet à la corporation foncière de Kuujjuaq. Avec son équipe, il s’occupe des 22 cabines de survie qui se trouvent sur le territoire autour de son village, notamment le long des pistes de motoneiges.
Il remarque qu’avec l’augmentation des blizzards, les habitant·es les utilisent plus souvent qu’avant.

Lui-même a constaté une augmentation significative du vent : les rafales ont déjà emporté une des cabines qui se trouvent au bord de la baie d’Ungava et, l’été dernier, la force du vent a provoqué de si fortes vagues sur la rivière que son bateau s’est retourné.
« Je n’avais jamais vu cela avant », affirme l’homme d’expérience.
Janice Parsons, présidente du Conseil des jeunes Qarjuit, assure que, dans le passé, les aîné·es pouvaient facilement prédire la météo des deux prochains jours. Mais « aujourd’hui, elle est imprévisible et méconnaissable ».
Elle déplore qu’il soit désormais difficile pour eux de transmettre ces connaissances aux plus jeunes. « Les aînés n’ont plus autant confiance qu’avant et nous apprennent à être vigilants et à suivre les prévisions météorologiques », raconte la jeune femme.
Savoirs menacés
Comme beaucoup d’Inuit, Anita Gordon n’a pas acquis la plupart de ses connaissances traditionnelles à l’école ou dans un livre, mais en observant sa mère. « Grâce à elle, j’ai appris à dépecer un poisson, à lancer un filet, à coudre et à cuisiner », se souvient-elle avec fierté.
La mère de sept filles et d’un garçon a, à son tour, transmis ses connaissances à ses enfants. « Peu importe qu’ils soient des filles ou des garçons, je leur ai appris à chasser, à cuisiner et à coudre », assure Anita Gordon.
Mais si les changements climatiques modifient les saisons et les périodes de migration des animaux, ils affectent aussi la transmission des connaissances traditionnelles. En effet, puisqu’il faut aller de plus en plus loin pour chasser le caribou, comme en témoignent plusieurs Nunavimmiut rencontré·es, il devient alors plus difficile d’apprendre à le préparer pour manger sa viande ou coudre sa peau, par exemple.
« Si nous laissons fondre l’Arctique, nous ne perdons pas seulement les ressources planétaires essentielles à l’évolution de l’humanité, nous perdons aussi la sagesse nécessaire à la gestion durable de ces ressources », écrit Sheila Watt-Cloutier dans Le droit au froid.
Avec sa collègue Élisapie Lamoureux, Janice Parsons s’est rendue à la Conférence de l’ONU sur le climat de 2022, en Égypte, pour raconter la manière dont les changements climatiques impactent leur culture traditionnelle.
« Là-bas, j’ai pu échanger avec d’autres Autochtones, dont une personne qui avait perdu sa communauté à cause de l’augmentation du niveau de la mer », se souvient-elle, alors que c’était la première fois qu’elle se rendait aussi loin. Grâce à cette rencontre, elle a compris que son expérience de la fonte des glaces était indissociable de la montée des eaux auxquelles d’autres communautés autochtones faisaient face.
Sheila Watt-Cloutier partage également son inquiétude de voir la culture et l’identité de son peuple disparaître, dans son ouvrage : « Nous avons assuré la bonne intendance du territoire et cette compétence est maintenant menacée par les changements climatiques. »
Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec.