Dans la nuit du 19 juin 2018, à London en Ontario, cinq hockeyeurs d’Équipe Canada junior auraient fait subir un viol collectif à une jeune femme, à la suite d’un gala qui soulignait leur victoire au championnat mondial de hockey junior. La définition du consentement est au cœur de ce procès haut en rebondissements, qui a cours depuis la fin du mois d’avril dernier.
Le procès civil du fondateur de Juste pour rire Gilbert Rozon est, quant à lui, en cours depuis décembre dernier. L’homme d’affaires est accusé par neuf femmes d’agressions sexuelles qui se seraient essentiellement déroulées dans les années 1980 et 1990. Les défenseurs de Rozon tentent de le faire passer pour un simple séducteur et de présenter ses accusatrices comme des menteuses.
La simultanéité de ces deux procès et les propos qui y sont tenus par les avocats et les alliés des agresseurs allégués mettent de l’avant une rhétorique sexiste et une vision du monde rétrograde qui persiste dans la défense en matière de crimes sexuels.
Les victimes, des profiteuses?
Dans les deux salles d’audience, la défense s’affaire de manière similaire à dépeindre les plaignantes comme de cupides opportunistes assoiffées d’attention qui inventent des histoires d’agression sexuelle.
À en croire les différents témoins et avocats engagés pour défendre les agresseurs allégués, les femmes qui accusent ne seraient rien de moins que des profiteuses, attirées par ces « cibles faciles » que représentent les beaux hommes riches.
En contre-interrogatoire cette semaine, l’ancien premier ministre du Québec Pierre-Marc Johnson, qui se porte à la défense de son ami Gilbert Rozon, a même laissé échapper qu’il n’était « pas surpris [que Rozon] soit une cible du fait de qui il était, du fait que c’était un homme riche, séduisant, womanizer ».
Ces tout-puissants seraient des cibles, des victimes de leur propre capital de séduction.
Mêmes échos lors du contre-interrogatoire de la plaignante dans le procès des cinq ex-joueurs d’Équipe Canada junior, où les avocats des athlètes ont notamment suggéré que la victime alléguée était au courant de la richesse et du statut social des athlètes et qu’elle avait apprécié l’idée de recevoir leur attention.
Dans les deux cas, la rhétorique employée pour décrire les deux parties du procès inverse les rôles d’agresseur et de victime. Leur statut de privilégié au sein du patriarcat ferait de ces tout-puissants des cibles, des victimes de leur propre capital de séduction, auquel seraient incapables de résister les femmes qui croisent leur chemin.
Dans ce scénario, les femmes s’en trouvent réduites au statut de succubes qui utiliseraient la sexualité pour extorquer les riches hommes blancs.
L’égo mâle et l’accès au corps des femmes
Par cette vision victimisante d’eux-mêmes et de leur prétendu sex appeal irrésistible, ces hommes et leurs alliés dressent un portrait peu reluisant de leur propre égo et de leur conception de la masculinité et de la féminité.
Que les jeunes hommes de l’équipe canadienne de hockey junior soient ultimement jugés coupables ou non, la « célébration » qu’ils se sont offerte à London en 2018 en dit long sur leur compréhension des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Oubliez les jeux d’évasion et les quiz en guise d’activité de team building : les hockeyeurs, eux, apprécient s’offrir en groupe une carte blanche sexuelle sur le corps d’une femme qui se met à leur entière disposition.
L’accès illimité au corps des femmes fait partie des privilèges auxquels les dominants présument avoir droit.
La « célébration » qu’ils se sont offerte en dit long sur leur compréhension des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes.
Le contre-interrogatoire de la procureure de la Couronne Meaghan Cunningham a d’ailleurs permis de souligner le caractère saugrenu d’une habitude qu’auraient plusieurs athlètes : ils enregistrent sur vidéo le consentement de leurs partenaires sexuels, comme pour préparer d’avance une mise en échec en cas d’éventuel procès.
L’avocate a d’ailleurs laissé entendre que quiconque n’a pas de doute sur le consentement d’un·e partenaire ne procéderait pas à cette démarche.
C’est dire combien la notion de consentement est encore loin d’être bien comprise par plusieurs.
La faute du mouvement #MeToo
Au procès de Gilbert Rozon, Pierre-Marc Johnson a directement pointé du doigt le mouvement #MeToo comme portant préjudice à de nombreux hommes faussement incriminés. Selon Johnson, la vague de dénonciation qu’a suscitée le mouvement depuis 2017 aurait en effet créé un phénomène « d’amplification » et multiplié les accusations non fondées envers les hommes.
Rappelons que l’Institut de la statistique du Québec reconnaît que depuis le début du mouvement #MeToo, il y a eu une importante hausse d’infractions sexuelles déclarées par la police et perpétrées sur des femmes.
Les crimes sexuels sont des armes de domination utilisées pour maintenir les femmes en position d’humiliation et d’oppression.
Soulignons aussi que, selon les données du Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, le pourcentage des fausses accusations de crimes sexuels est de 2 %, et qu’à peine 5 % des victimes portent plainte.
#MeToo n’est pas une machination concertée des femmes pour s’accaparer la richesse d’hommes puissants en inventant de toutes pièces des accusations de crimes sexuels.
Le mouvement #MeToo nous force plutôt, en tant que société, à regarder en face le harcèlement et les crimes sexuels en tant qu’armes de domination utilisées depuis fort longtemps pour maintenir les femmes et les personnes marginalisées en position de précarité, d’humiliation et d’oppression.
En somme, affirmer que la multiplication des accusations de crimes sexuels victimise les hommes et les met à risque qu’on s’en prenne à leur fortune et à leur statut social, c’est grossièrement essayer de maquiller le privilège mâle en injustice.
Et le jupon dépasse.