L’organisme Doctors Against Genocide a tenu une conférence de presse mercredi matin, lors de laquelle des médecins de retour de Gaza ont témoigné de leurs expériences et exhorté le gouvernement canadien à appliquer une « prescription » pour mettre fin « à la maladie dévastatrice qu’est le génocide ».
La conférence de presse avait lieu à Ottawa, alors que l’industrie de l’armement tient l’exposition CANSEC dans la même ville du 28 au 29 mai.
Le médecin de famille Yipeng Ge rapporte que l’une des entreprises qui y participe fabrique des composantes pour les moteurs des avions F-35. « Ce sont ces mêmes F-35 qui, au moment où on se parle, larguent des bombes de 2000 livres sur les Palestinien·nes. »
Cela lui fait dire que « des entreprises de chez nous financent, fournissent et alimentent ce génocide » et que « nous devons arrêter d’être complices ».
L’organisation Doctors Against Genocide demande au gouvernement canadien d’agir afin de faire cesser le siège de la bande de Gaza et permettre la livraison de l’aide humanitaire, de faire respecter un cessez-le-feu permanent ainsi que la convention sur le génocide.
Elle demande aussi d’imposer un embargo total et sans échappatoires sur la vente d’armement, d’ouvrir des enquêtes pour établir si les Canadien·nes qui s’enrôlent dans l’armée d’occupation israélienne sont responsables de crimes de guerre, de reconnaître l’État palestinien et de couper les liens avec les colonies juives illégales en Cisjordanie.
Témoignages de médecins
Plusieurs médecins ont pris la parole pour témoigner de leur expérience à Gaza.
La docteure Deirdre Nunan, chirurgienne orthopédiste, est revenue de Gaza le 17 avril dernier, après un séjour de sept semaines. C’était la cinquième fois qu’elle y travaillait.
« Bien que je sois arrivée pendant le cessez-le-feu, j’ai vu des patient·es fraîchement blessé·es tous les jours », raconte-t-elle.
« Lorsque le cessez-le-feu a pris fin, mon premier patient était un jeune homme de 19 ans », dit-elle. « Sa jambe avait été arrachée à la hauteur du bassin. C’était une des pires blessures à un membre que j’avais vu dans toute ma carrière. »
Comme chirurgienne, je ne peux pas traiter un génocide. Comme médecins, nous ne pouvons pas arrêter une famine.
Dre Deirdre Nunan
L’orthopédiste explique que les travailleur·euses du système de santé à Gaza se sentent particulièrement vulnérables. Plus de 14 000 ont été tué·es dans la dernière année et demie. « Deux de mes amis médecins ont été tués dans l’hôpital où ils travaillaient », dit-elle. « Deux autres ont été enlevés et sont toujours détenus dans des prisons israéliennes. »
« J’étais de retour à la maison lorsque mon hôpital — l’hôpital européen de Gaza — a été attaqué […] tuant environ 60 personnes », dit-elle, le trémolo dans la voix.
« Comme chirurgienne, je ne peux pas traiter un génocide. Comme médecins, nous ne pouvons pas arrêter une famine. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement canadien de prendre des actions concrètes pour exiger un cessez-le-feu. »
La docteure Sarah Lalonde est médecin de famille et urgentologue, basée à Montréal. Elle a travaillé à l’hôpital européen de Gaza au début de l’année.
Elle raconte l’histoire d’un garçon d’âge scolaire, « Youssef, qui adorait jouer au soccer et chanter ». Mais « un tireur embusqué lui a tiré dessus durant le cessez-le-feu. Il a eu un parcours très douloureux dans notre hôpital. Ce n’était pas un combattant. Maintenant, il est à risque de mourir de malnutrition ».
Je ne suis pas ici pour moi, mais pour les voix sous les décombres.
Dr Rizwan Minhas
« En tant que professionnel·les de la santé, nous pleurons », dit Dre Lalonde, « parce que nous sommes incapables d’arrêter ce qui se passe. Nous avons une petite fenêtre pour agir : si nous ne le faisons pas, ce sera une tache sur notre histoire ».
Le docteur Rizwan Minhas était là lorsque Jacob Flickinger, de l’organisme World Central Kitchen, a été assassiné par l’État israélien. La voiture dans laquelle il était assis suivait de quelques minutes celle qui a été ciblée par une frappe aérienne mortelle, qui a tué le Canadien et quatre autres employés de l’organisme humanitaire.
« Je ne suis pas ici pour moi, mais pour les voix sous les décombres », déclare Dr Minhas.
Il rappelle qu’aucun journalisme indépendant n’est admis dans l’enclave assiégée. « Nous y sommes allés. Nous sommes les témoins de ce génocide. Nous vous disons la vérité et, oui, les forces de l’armée israélienne vous mentent. »
« Gaza a le taux d’enfants amputés le plus élevé au monde. Cela n’arrive pas, à moins de cibler délibérément les civils », affirme Dr Minhas.
La famine utilisée comme une arme
Dorotea Gucciardo, directrice du développement pour Glia, une entreprise qui envoie de l’aide médicale à Gaza, cite un urgentologue palestinien qu’elle a rencontré. « À Gaza, la famine n’est pas un effet secondaire de la guerre. Elle est utilisée comme une arme. »
« J’ai soigné des enfants qui n’avaient plus que la peau sur les os. Ces enfants ne meurent pas de maladies rares, mais parce qu’ils manquent de nourriture, d’eau potable et de formule pour bébé. »
Nous assistons, en temps réel, à l’annihilation et l’extermination d’une communauté complète.
Dr Yipeng Ge
Dre Sarah Lalonde raconte avoir parlé avec le responsable de son ancienne équipe lorsqu’elle a appris que l’hôpital dans lequel elle avait travaillé était bombardé par l’armée israélienne. « Les infirmières qui étaient présentes sur l’appel avec lui m’ont regardé dans les yeux et m’ont dit “on meurt de faim”. »
Dr Yipeng Ge raconte ses conversations avec deux ambulanciers palestiniens avec lesquels il est resté en contact. « Ils me disent ne plus pouvoir nourrir leurs enfants. L’année dernière, ils partageaient leur nourriture avec nous. »
« Je ne sais pas quoi leur répondre. Nous assistons, en temps réel, à l’annihilation et l’extermination d’une communauté complète. Je ne sais pas quoi leur dire. Je ne sais pas quoi dire de plus ici. »
Un médecin américain à l’ONU
En parallèle de la conférence de presse, le docteur Feroze Sidhwa, un chirurgien en traumatologie et soins intensifs basé en Californie, a aussi témoigné devant le Conseil de sécurité des Nations unies mercredi matin.
Il s’est porté volontaire pour deux missions dans la bande de Gaza et a travaillé à l’hôpital européen de Gaza ainsi qu’au complexe médical Nasser, tous deux basés dans la ville de Khan Younès.
Entre ses deux visites, il dit avoir noté « une détérioration marquée de l’état de santé des patient·es, pas seulement à cause de blessures, mais à cause de la faim et de l’aggravation de la malnutrition ».
Mes patients étaient des enfants de six ans avec des éclats d’obus dans le cœur ou des balles dans la tête.
Dr Feroze Sidhwa
Dans son témoignage, le chirurgien rapporte avoir été témoin « de la destruction délibérée d’un système de santé, du ciblage de [s]es collègues et de l’effacement d’un peuple ».
« À Gaza, j’ai opéré dans des hôpitaux sans stérilité, sans électricité et sans anesthésie », dit-il, visiblement ébranlé. « Des enfants sont morts, pas parce que leurs blessures étaient forcément mortelles, mais parce que nous manquions de sang, d’antibiotiques et des fournitures médicales de base. »
« Je n’ai pas traité un seul combattant durant mes cinq semaines à Gaza », explique-t-il.
« Mes patients étaient des enfants de six ans avec des éclats d’obus dans le cœur ou des balles dans la tête. » La voix tendue, il rapporte que « la majorité de [s]es patient·es étaient des enfants préadolescents, leurs corps brisés par des explosions et déchirés par du métal ».
« Le 18 mars, lorsqu’Israël a rompu le cessez-le-feu, j’ai été témoin de l’événement impliquant un grand nombre de victimes le plus extrême de ma carrière », raconte-t-il. Ce jour-là, « 221 patients polytraumatisés sont arrivés en une matinée, dont 90 étaient décédés à l’arrivée. Près de la moitié étaient des enfants sévèrement blessés. »
« Aucun système de santé ne pourrait faire face à cela, encore moins un système qui est assiégé et privé de ressources. »
« Les fondements de la vie à Gaza, la famille, la santé et la communauté, ont été décimés. Le système de santé n’a pas failli, il a été systématiquement démantelé par une campagne militaire soutenue qui a volontairement violé le droit international. Des civils meurent, pas seulement à cause des frappes aériennes incessantes, mais aussi à cause de la malnutrition, des infections, de l’exposition aux éléments et du désespoir », a témoigné le docteur Feroze Sidhwa devant l’ONU.