Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
Partager

Au pays de la liberté d’expression, des journalistes en formation demandent à faire retirer leur nom d’articles pour éviter la répression de l’État. Les étudiant·es étranger·es aux États-Unis vivent dans un climat de peur face au risque d’arrestation et de déportation. Pendant ce temps, les universités essaient de jongler entre la perte de leur financement et la défense de leurs étudiant·es. Pivot s’est entretenu avec Anvee Bhutani, une journaliste américaine, pour savoir comment cette situation est vécue par la communauté étudiante internationale aux États-Unis.

Anvee Bhutani est journaliste. Elle poursuit actuellement une maîtrise en journalisme à l’Université Columbia, à New York. Son travail a été publié par le Guardian, la BBC et d’autres médias.

Pivot : Comment ça se passe, en ce moment, pour les étudiant·es étranger·es aux États-Unis?

Anvee Bhutani : Depuis le début du mois de mars, nous avons vu des étudiant·es universitaires ayant des visas étudiants ou même une carte verte [carte de résident permanent] être, comme on dit, « détenu·es illégalement » par les services de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement – ICE) et le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security – DHS).

En plus de ces arrestations, environ 1500 visas étudiants ont été annulés.

Dans certains cas très médiatisés, comme celui de Mahmoud Khalil, la façon dont ça se passe ressemble presque à un enlèvement, où des agents en civils viennent et les arrêtent. Dans d’autres cas, les étudiant·es reçoivent un courriel leur disant que leur visa n’est plus valide et de quitter le pays, sans quoi ICE va les arrêter.

Mahmoud Khalil est un étudiant de l’Université Columbia. Il a été négociateur entre les manifestant·es pro-palestinien·nes et l’administration. Au mois de mars, il a été arrêté par des agents d’ICE et envoyé dans un centre de détention en Louisiane. L’administration Trump l’accuse d’avoir mené des activités « pro-Hamas ».

Dans ces circonstances, on voit donc des étudiant·es se faire arrêter et incarcérer, mais aussi d’autres choisir de s’auto-déporter pour éviter d’être détenu·es.

La bonne nouvelle, c’est que [le 25 avril dernier] l’administration Trump est revenue sur sa décision. Donc, dans la majorité des cas, ces 1500 visas ont été rétablis.

Ce qui est inhabituel, c’est que la grande majorité des étudiant·es ont été détenu·es ou ont été menacé·es de voir leur visa être révoqué sans raison ou accusation formelle. Dans le cas de Mahmoud Khalil, il n’y a toujours pas d’accusations contre lui.

J’ai parlé avec plusieurs avocat·es en immigration qui, dans cet environnement répressif, ne savent pas trop quoi dire à leurs client·es parce que, techniquement, ces étudiant·es ne font rien d’illégal.

Pivot : Quel effet ce climat répressif a-t-il sur la communauté étudiante?

Anvee Bhutani : Une chose qu’on remarque, ce sont les mesures extrêmes que vont prendre les étudiant·es pour se protéger.

On voit des personnes qui choisissent de ne plus quitter la maison. Elles craignent que si elles vont à l’extérieur, elles seront arrêtées.

Ce qu’on a vu, dans les extraits vidéos et dans les reportages, c’est que tu peux te faire arrêter en plein jour, de manière aléatoire, sans mandat, sans raison.

On voit des personnes qui choisissent de ne plus quitter la maison.

Anvee Bhutani

Certaines personnes vont éviter leur propre adresse, vu qu’elle est connue du gouvernement, et aller vivre chez un·e amie. Dans certains cas, ces étudiant·es vont passer une, deux, trois semaines sans sortir. Leurs ami·es leur apportent de la nourriture et ils ou elles restent emprisonné·es à l’intérieur pour tenter de se protéger.

J’ai aussi parlé à des étudiant·es qui ont développé des problèmes de santé à cause de la situation. Ces personnes font de la haute pression, de l’anxiété ou ont des symptômes dépressifs à cause des événements des derniers mois.

C’est vraiment sérieux et les effets sont vraiment viscéraux pour les personnes affectées.

Pivot : Dans un article pour le journal britannique The Guardian, vous avez rapporté que des étudiant·es en journalisme demandaient que leur nom soit retiré d’articles. Pouvez-vous nous expliquer la situation?

Anvee Bhutani : Ruymesa Ozturk a été arrêtée et est toujours en détention à cause d’une lettre ouverte qu’elle a écrite. Elle était récipiendaire du programme Fulbright [un programme prestigieux de bourses d’études qui favorise les échanges internationaux]. Elle a été emmenée en plein milieu de la journée par des officiers en civil.

Je pense que son arrestation a eu un effet dissuasif important sur les campus.

On accorde beaucoup d’importance à la liberté d’expression aux États-Unis. C’est un droit enchâssé dans notre premier amendement [de la Constitution].

Comme Ruymesa n’était pas impliquée dans les manifestations et qu’elle n’a fait qu’écrire un texte, son arrestation a vraiment fait peur à beaucoup d’étudiant·es.

Les étudiant·es étranger·es en journalisme craignent d’écrire sur des sujets qui pourraient attirer l’attention négative de l’administration Trump ou du DHS. Les étudiant·es ne veulent plus écrire au sujet d’Israël ou de la Palestine, au sujet de l’Ukraine ou de quoi que ce soit qui pourrait être perçu comme allant à l’encontre de l’agenda de Donald Trump.

On voit donc des étudiant·es ou des gradué·es demander que leur nom soit retiré des articles qu’ils ou elles ont écrits sur ces sujets. Beaucoup d’éditeur·trices qui reçoivent ces demandes acceptent, parce que le danger est réel.

Le cas de Ruymesa Ozturk démontre que le risque n’est pas hypothétique.

Pivot : Ces personnes demandent-elles à faire retirer leurs noms de textes d’opinions ou d’articles factuels également?

Anvee Bhutani : C’est un mélange des deux : ce sont des éditoriaux et des reportages. Ce sont aussi des étudiant·es qui ont été cité·es dans un article : la personne était une source et elle ne veut plus que son nom soit présent dans l’article.

Des personnes ont remis leur démission du journal étudiant où elles travaillaient. D’autres ont annulé un article sur lequel elles travaillaient parce qu’elles ne veulent plus y associer leur nom.

Cela fait en sorte que les éditeur·trices ont été obligé·es de modifier la composition de leurs équipes. Il y a des étudiant·es qui ne veulent plus travailler dans la section du journal qui traite de l’actualité. Ces personnes ne veulent plus couvrir ces sujets et avoir leur nom sur ces articles. Donc elles se sont mises à couvrir des sujets comme la culture ou d’autres qui sont considérés comme moins risqués politiquement.

La situation est difficile pour les éditeur·trices, qui voient leur travail comme étant vital, comme étant une contribution à l’Histoire. Retirer des noms d’auteur·trices, ce n’est pas la norme. C’est une situation sans précédent. Mais comme le danger est réel et imminent, ils et elles ont été très flexibles.

Pivot : Y a-t-il un risque pour les citoyen·nes des États-Unis également?

Anvee Bhutani : Il y a des niveaux de risques. Les personnes sans statut sont les plus à risque, n’est-ce pas? Cela a toujours été le cas.

Les gens ayant un visa étudiant ou un visa de travail font face à un danger sérieux.

Ensuite, ce sont les personnes qui détiennent une carte verte. Historiquement, les personnes ayant la résidence permanente n’avaient rien à craindre. Mais Mahmoud Khalil avait sa carte verte et il est marié à une citoyenne américaine. Donc, les détenteur·trices d’une carte verte font face à un certain risque et ne sont pas immunisé·es.

Cela démontre que nos droits à la liberté d’expression, à une presse libre, ne sont pas aussi solides qu’on le croyait

Anvee Bhutani

Ensuite viennent les citoyen·nes des États-Unis. Il y a quand même une certaine crainte, car il est arrivé que des citoyen·nes fassent l’objet d’enquêtes pour des écrits également.

En ce moment, à l’Université Columbia, deux étudiantes font l’objet d’une enquête par l’administration parce qu’on les accuse d’avoir participé à l’écriture d’une lettre ouverte dans le journal du campus. Elles sont accusées d’antisémitisme. Ce texte a été écrit par la Columbia Palestine Solidarity Coalition [Coalition de solidarité avec la Palestine de Columbia] et aucun nom n’y est associé.

Cela démontre que nos droits à la liberté d’expression, à une presse libre, ne sont pas aussi solides qu’on le croyait. Ce qu’on croyait universel, notre liberté d’expression, n’est pas si universel que ça.

Mais le risque pour les citoyen·nes est moindre et je dois dire qu’on en voit qui sont en train d’aider à combler le vide et à parler de sujets que les étudiant·es étranger·es ne peuvent plus toucher. La plupart des éditoriaux et textes d’opinion sont maintenant écrits par des Américain·es en soutien à leurs collègues internationaux.

Pivot : Quelle a été la réaction des universités?

Anvee Bhutani : La réponse des universités a été très variée.

Il y a eu de la pression pour que les universités réagissent davantage parce que les questions de liberté d’expression sont intimement liées à la liberté académique et cela fait partie de la mission première de l’université.

L’Université Harvard, par exemple, poursuit l’administration Trump pour tenter de renverser ses actions. Elle fait partie d’un groupe d’universités qui ont pris la parole. La direction de Princeton a également affirmé son opposition aux politiques de Trump et a déclaré que ces révocations de visas et cette répression sont injustes.

L’Université Tufts, où étudie Ruymesa Ozturk, a publié une déclaration le lendemain de son arrestation. L’université a également soumis des documents dans le cadre de la défense légale de son étudiante.

À Columbia, l’approche a été différente. L’administration n’a fait aucune déclaration en soutien aux étudiant·es arrêté·es. Sa réaction a été sévèrement critiquée.

Cette répression de la communauté étudiante, cette attaque contre la liberté d’expression et la liberté académique survient au même moment où l’administration Trump retire le financement des universités.

L’Université Columbia pourrait perdre 400 millions $ US et l’administration Trump menace de retirer neuf milliards $ US en subventions à Harvard. La situation est délicate et les universités essaient de trouver un équilibre entre défendre leurs étudiant·es et préserver leur financement.

Dans le cas de Harvard, l’administration s’est dit : « c’est une cause qui est importante pour nous, allons en procès contre Trump ». À Columbia, l’université essaie de jouer le jeu de voir à quel point elle doit se plier devant l’administration Trump pour que tout ça s’en aille. On voit que ça ne fonctionne pas, car le financement n’a pas été restitué.

Pivot : Que peut-on faire dans cette situation?

Anvee Bhutani : Je pense que la meilleure chose à faire est de demeurer informé·e de ce qui se passe. Ce qui arrive aux États-Unis peut souvent servir de modèle pour ce qui est acceptable ailleurs dans le monde. La première administration Trump a encouragé les mouvements d’extrême droite en Europe, en Allemagne, en Hongrie, en Italie.

Le Canada est voisin des États-Unis et c’est important pour les Canadien·nes de savoir ce qui se passe ici, parce que ce n’est pas très loin. S’ils et elles ne s’expriment pas contre ces idées, elles peuvent traverser la frontière. Si on commence à trouver ces politiques acceptables, elles vont s’étendre.

Récents articles

Voir tous