Adèle Surprenant Journaliste indépendante
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À Berlin, des militant·es de différents horizons se mobilisent pour freiner l’avancée de l’extrême droite et la normalisation de ses idées sur l’arène médiatique et politique. Sans attendre la formation du nouveau gouvernement dominé par les conservateurs, la gauche tente de se faire entendre même si le paysage lui est défavorable.

Début mars, à Berlin, les arbres osent leurs premiers bourgeons. Un printemps prématuré, accueilli avec joie par la trentaine de personnes rassemblées à Oranienplatz, dans le quartier de Kreuzberg, pour s’exprimer en faveur des droits des migrant·es et pour la justice climatique.

Pour elles et eux, l’hiver a été long : sans grande surprise, le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) s’est hissé en deuxième position des élections générales anticipées du 23 février, dépassant la barre des 20 %. C’est le meilleur score enregistré par un parti d’extrême droite allemand depuis la Seconde Guerre mondiale, ce qui fait craindre à la gauche et aux minorités du pays un avenir aux airs de déjà-vu.

La victoire des conservateurs de la CDU-CSU, avec 28,6 % des voix, ne semble avoir rassuré personne. Et à raison : à l’aube des élections, la CDU a tenté de faire adopter une proposition de loi restreignant l’immigration, en s’appuyant sur le soutien de l’AfD. L’alliance fut brève, mais assez significative pour être qualifiée de première rupture depuis 1945 du « cordon sanitaire », une pratique visant à refuser toute collaboration avec l’extrême droite.

Le 8 mars dernier, le candidat au poste de chancelier Friedrich Merz a déclaré s’être entendu avec le Parti social-démocrate (SPD) en vue de former un gouvernement. L’accord de principe auquel ils sont parvenus est entre autres basé sur une proposition conservatrice et controversée de renforcement des contrôles aux frontières.

Mobilisation

« Le fascisme ne dort pas », alerte Bino Byansi Byakuleka à la conférence de presse organisée à Oranienplatz, occupée par une poignée de militants depuis le 1er mars dernier. Il enjoint les personnes présentes à « ne pas dormir non plus ».

La diffusion des idées d’extrême droite dans la société, ce réfugié ougandais les connaît trop bien pour ne pas les craindre. Il a récemment quitté son emploi de préposé aux bénéficiaires en milieu hospitalier, éreinté par le climat raciste au sein de son équipe de travail.

Si les crimes de haine sont en forte hausse dans le pays et visent particulièrement les personnes étrangères, roms, ou LGBTQ+, d’après le ministère fédéral de l’Intérieur, ces discriminations ne datent pas d’hier.

Tout comme la lutte menée par Bino Byansi Byakuleka et quelque 450 réfugié·es et demandeur·euses d’asile qui avaient, entre octobre 2012 et avril 2014, monté un campement à Oranienplatz pour réclamer des changements dans les politiques migratoires et d’« intégration ».

« La population se rend compte que l’extrême droite approche du pouvoir, et certain·es se tournent vers la gauche. »

Johannes Fehr, du parti de gauche MERA25

Pour Emily Weingarten, travailleuse sociale et militante au sein de l’organisation pro-palestinienne Jüdische Stimme (Voix juive), il n’y a d’ailleurs aucun doute que la lutte contre l’extrême droite va d’abord être menée par les communautés issues de l’immigration. « Il va falloir du temps aux Allemand·es pour agir », croit-elle, même si les politiques anti-sociales promues par l’AfD ne ciblent pas uniquement les minorités, mais aussi les femmes et les plus précaires.

Rompue à la lutte par le biais de la mobilisation pro-Palestine, fortement réprimée en Allemagne, Emily Weingarten prédit « des temps encore plus difficiles à venir ».

Répression

Vétéran de l’Oranienplatz, Turgay Ulu ponctue le récit d’une vie passée à lutter contre l’extrême droite avec des mélodies au saz, instrument appris durant ses quinze ans de captivité dans sa Turquie natale.

Les murs du café où il nous reçoit racontent, eux aussi, la même histoire de résistance. Lieu de rassemblement pour des militant·es de gauche et pour des groupes marginalisés, il a été vandalisé à plusieurs reprises par des néo-nazis. Pour autant, pas question de renoncer à tenir le phare de l’établissement, rare en son genre et « essentiel aux mobilisations politiques et aux mouvements sociaux », assure Turgay Ulu.

À quelques coins de rue de là, un rendez-vous doit se tenir à l’extérieur, dans le jardin jouxtant les anciens locaux d’Oyoun. Le centre culturel dédié aux communautés racisées a fermé à la suite d’une décision du Sénat de la Culture, en novembre 2023, et la perte de ses financements publics pour avoir hébergé un événement intitulé « Voix juives pour une paix juste au Moyen-Orient ».

C’est un exemple criant des restrictions à la liberté d’expression et de rassemblement qui sévissent en Allemagne, confirme Johannes Fehr, figure du parti de gauche MERA25. Fin février, sa co-listière Melanie Schweizer a par exemple été licenciée de son poste de fonctionnaire pour avoir affiché son soutien à la cause palestinienne.

« Nous devons nous faire entendre »

Créé en 2021, MERA25 se positionne à gauche de Die Linke, parti progressiste historique qui a par ailleurs vu son score exploser lors des législatives, atteignant 8,5 % contre un maigre 2,7 % aux élections européennes de juin 2024.

Au cours de la dernière année, les adhérent·es de MERA25 aussi se sont multiplié·es, assure Johannes Fehr. « La population se rend compte que l’extrême droite approche du pouvoir, et certain·es se tournent vers la gauche », analyse-t-il, même si son parti n’a pas encore atteint la barre des 5 % – seuil minimum pour obtenir des financements publics et une place au parlement.

Après s’être longtemps tenu loin de la politique partisane, il croit aujourd’hui qu’une partie de la solution se loge dans la réforme du système politique. L’absence de limite au financement privé des partis politiques est, selon lui, « le principal obstacle à la démocratie en Allemagne », puisqu’elle concentre le pouvoir aux mains des plus fortuné·es, et le place « au service de leurs intérêts ».

L’espoir, il le trouve ailleurs, dans les rues de Berlin, où il décrit « beaucoup de solidarité ». « Plus la situation s’aggrave, plus il nous faudra nous organiser », dit-il, un appel à la résistance et à l’unité que promet déjà de suivre son regard, déterminé.

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