La liberté d’évincer

Francis Dolan Chroniqueur · Pivot
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La liberté d’évincer

Au nom du libre marché du logement, l’État se contente de gérer la crise quand elle devient trop visible.

La spéculation immobilière va bon train au Québec et les locataires en paient les frais.

D’une part, le logement, devenu un actif financier, sert davantage les investisseurs et les spéculateurs que les gens qui l’habitent (lorsqu’ils peuvent l’habiter). D’autre part, l’État n’applique pas les outils dont il s’est doté, particulièrement en 1980, lors de la création de la Régie du logement, aujourd’hui devenu le Tribunal administratif du logement (TAL).

Rien ne semble devoir freiner la libre entreprise de l’habitation. C’est le cocktail parfait pour une bonne crise du logement et de l’itinérance dans nos centres urbains.

J’ai lu cette semaine deux histoires qui illustrent très bien cela – une tristement vraie et une fictive, mais pas moins criante de vérité.

Le business des évictions frauduleuses

Cette semaine, la Cour supérieure a annoncé qu’Henry Zavriyev devrait payer 216 000 $ pour outrage au tribunal dans le dossier de la résidence pour aîné·es Mont-Carmel. Zavriyev, qui voulait transformer la résidence en immeuble locatif ordinaire et qui cherchait à se débarrasser des habitant·es de l’immeuble résistant à ses pressions, avait coupé de nombreux services, malgré les ordres du tribunal obligeant à maintenir le statut de la résidence pour aîné·s.

Si vous ne savez pas encore qui est Henry Zavriyev, c’est le champion de la rénoviction dans notre coin. Avec les années, il a accumulé des faits d’armes qui lui ont rapporté (vraiment) beaucoup d’argent.

À chaque fois, la méthode Zavriyev est la même. Quelques jours après l’achat d’un immeuble, il entreprend des démarches pour faire partir l’ensemble des locataires le plus rapidement possible. Faisant planer d’importants travaux à venir dans l’immeuble, il incite les résident·es à résilier leur bail, avec une forte dose d’agressivité, de mensonges et de comportements s’approchant du harcèlement.

Outrage envers le tribunal, certes, mais aussi outrage envers la société, outrage envers la vie de centaines de locataires.

Dans la majorité des cas, les hommes de main de Zavriyev ont le jeu facile. Face au pouvoir démesuré qu’un propriétaire possède sur ses locataires, plusieurs résident·es plient sous la pression.

Quand ça fait trois semaines que le gestionnaire d’immeuble vient cogner à la porte matin, midi et soir et que de faux travailleurs de la construction sont embauchés pour percer les fondations avec un marteau-piqueur dans le simple but de faire le plus de bruit et de vibrations possible, plusieurs optent pour partir. J’ai été personnellement témoin de telles histoires.

À la résidence du Mont-Carmel, il a fallu des années, depuis le printemps 2022, pour que les locataires résistant·es obtiennent un début de justice. Elles et ils ont été traîné·es d’une cour à l’autre, le propriétaire souhaitant se faire entendre par le Tribunal du logement (connu pour son penchant en faveur des propriétaires) et les locataires voulant être entendu·es par la Cour supérieure. Des questions de dommages et intérêts sont encore devant le TAL.

Des sentences pour outrage comme celle prononcée contre Zavriyev cette semaine, il devrait y en avoir beaucoup plus. Outrage envers le tribunal, certes, mais aussi outrage envers la société, outrage envers la vie de centaines de locataires qui ont été précarisé·es, dont plusieurs se sont littéralement retrouvé·es à la rue.

« Il est libre de vivre ailleurs »

Dans son roman Peuple de verre, paru l’an dernier, la romancière Catherine Leroux dépeint la vie de milliers de Montréalais·es dans une dystopie pas si loin de notre réalité. Elle met en scène une ville où la spéculation immobilière a provoqué une crise du logement si forte que la majorité de la population n’est plus capable de se loger convenablement et où des centaines d’immenses camps de fortune jonchent la ville.

Une ville où, un peu comme chez nous, la liberté est monnayable. Une ville dans laquelle on n’est libre qu’à condition d’avoir le pouvoir de l’argent.

Le droit à la liberté de vivre paisiblement est conditionnel à la liberté d’entreprise du spéculateur.

Abordant les enjeux de précarité en habitation et d’itinérance, faisant le récit des vies des inlogé·es et des initiatives gouvernementales pour en faire la gestion, Catherine Leroux problématise donc la liberté sous l’angle des inégalités économiques et de la (faible) valeur qu’on accorde à la vie des (pauvres) gens.

Dans la dystopie proposée par Catherine Leroux tout comme dans les récits des ancien·nes locataires d’Henry Zavriyev, le droit à la liberté de vivre paisiblement est conditionnel à la liberté d’entreprise du spéculateur. On se dit que les locataires, très peu protégés par l’État, ont la liberté d’aller vivre ailleurs.

Gérer les conséquences plutôt que régler le problème

Comment tant de cas d’éviction, dont la violence n’est plus à démontrer, peuvent-ils se conclure sans conséquence pour les spéculateurs, ou avec des pénalités si minimes qu’elles ne dissuadent pas la répétition de ce modus operandi supposément risqué?

Alors que plusieurs affirment que la rue devient leur seule option, rien n’est fait pour renverser la tendance.

Quand on n’a pas le courage de s’attaquer à l’origine du problème, on se tourne vers la gestion des conséquences. C’est dans cette optique que l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) a ouvert ses consultations, présentement en cours, sur les thèmes de l’itinérance et de la cohabitation sociale.

Alors que les rénovictions profitent aux spéculateurs, les organismes communautaires et les intervenant·es travaillant auprès des personnes en situation d’itinérance s’efforcent de tempérer les effets de la crise que nous traversons actuellement. L’État agit comme gestionnaire de la pauvreté et des inlogé·es : c’est la position de repli entrepris par le gouvernement dans Peuple de verre.

Évitons que cette dystopie ne devienne notre réalité.