La mise en scène de la vie numérique

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La mise en scène de la vie numérique

Le totalitarisme démocratique des médias sociaux est devenu la pierre d’assise des démocraties totalitaires.

Le sociologue canadien et dernier représentant de l’École de Chicago, Erving Goffman, publiait en 1956 son livre le mieux connu et le plus célébré : La mise en scène de la vie quotidienne.

Filant la métaphore du théâtre, l’intellectuel y forme une théorie des interactions sociales où chaque personne prend un rôle relativement à une mise en scène négociée entre les acteur·ices face à un public. Ainsi, on peut être parfois acteur·ice, parfois public, dépendamment des contextes, et c’est le respect des rôles et de la mise en scène qui reconduit les systèmes sociaux.

Cette analyse, somme toute simple, est néanmoins puissante pour comprendre les interactions interpersonnelles et pour savoir comment on en vient régulièrement à s’empêtrer dans des situations sociales et des rôles qui nous échappent.

Bien sûr, il y a des composantes parfaitement conscientes à ces processus, mais plus souvent qu’autrement, la mise en scène est décidée d’avance et on y joue simplement notre rôle, parfois contre notre gré.

Ces mécanismes ne sont pas anodins dans la construction identitaire des individus et des groupes puisqu’en tant qu’êtres sociaux, c’est notre relation aux autres, aux conventions, à la hiérarchie qui forme le plus clair de notre propre subjectivité.

TikTok à l’asile

Sur les médias sociaux, il n’y a en apparence aucune distinction entre le public et les acteur·ices, tout le monde pouvant à la fois publier et consommer du contenu dans une ambiance d’égalité radicale.

Des publications écrites à la troisième personne pendant les premières années de Facebook aux insultes lancées entre célébrités, la culture médiatique est passée du paradigme des communications publiques à celle de l’authenticité.

Mais on oublie trop souvent que ces plateformes sont en fait de simples médias privés où le public travaille gratuitement pour l’éditeur. Il y a également une ligne éditoriale, définie mathématiquement pour optimiser les revenus publicitaires et protéger les intérêts de l’entreprise.

Plus souvent qu’autrement, la mise en scène est décidée d’avance et on y joue simplement notre rôle, parfois contre notre gré.

Contrairement aux rôles de la vie quotidienne, sur les réseaux, il n’y a pas de négociation directe entre les acteur·ices, ou à tout le moins pas à l’abri du public. Les règles de la vie commune émergent de façon organique ou par leur négociation publique – mais toujours dans les paramètres permis par la programmation informatique, trouvant parfois des failles qui sont d’autant plus satisfaisantes que l’institution est autoritaire. Goffman a aussi un nom pour ce genre de lieu clos dont les règles s’imposent fermement : des institutions totales.

C’est dans ce cadre contraignant que naissent les idéologies saugrenues des conspirationnistes, et que meurent les exigences de la délibération intelligente. Ce n’est pas en raison du contenu politique lui-même, mais parce que l’émotivité et l’outrage sont la règle d’or de l’engagement. Plus une idée est déjantée, plus elle se propage rapidement.

Le médium, c’est le moonsault

Le président des États-Unis passe la soirée d’inauguration à signer des décrets sur la scène d’un aréna bondé pendant qu’une voix hors champ annonce la teneur de ses décisions exécutives. De temps à autre, il se retourne vers les caméras pour radoter ses litanies habituelles sur les sujets qui lui tiennent le plus à cœur ou se lève pour lancer au hasard de la foule les marqueurs noirs qu’il utilise pour que sa signature soit bien visible à l’écran.

La mise en scène fait plus Mad Dog Vachon que chef d’État, et on se désole presque de ne pas voir Michelle Obama sortir de derrière le rideau pour engueuler le vieillard avant de lui casser une chaise pliante sur le dos.

Rien n’est épargné pour nous garder fasciné·es, engagé·es et scandalisé·es.

La vaste majorité de ces décrets sont nuls et non avenus, mais le félon ne les signe pas pour leur valeur légale. Ce qui se donne à voir ce jour-là, c’est précisément le contraire : la volonté d’un seul homme contre les institutions de la démocratie libérale. Le jeu que joue l’extrême droite américaine, c’est précisément de poser un maximum de gestes illégaux dans la plus grande impunité, de garder les institutions dans les cordes avant de leur faire un chokeslam sous les applaudissements et les huées.

Que ce soient le délit d’initié le plus flagrant de l’histoire du pays ou les élans partisans de l’homme le plus riche du monde, rien n’est épargné pour nous garder fasciné·es, engagé·es et scandalisé·es. C’est le moteur de la production et de la circulation du contenu et il n’y a peut-être jamais eu de modèle d’affaires si profitable.

Pour qui veut comprendre les dynamiques de la montée au pouvoir d’Il Douche, il ne faut pas simplement s’attarder au contenu de ses décrets, il faut regarder la mise en scène et le décor. Il faut porter attention à la chorégraphie.

Sans charisme, sans talent, sans intelligence, cet homme n’est certainement pas le premier autocrate à régner sur le pays, ni le plus filou de ses capitalistes. Il est seulement le premier à en accepter le rôle. Pas seulement parce qu’il le veut, mais parce qu’il » est un heel et c’est ce que tout le monde attend de lui.

Et dans ce spectacle des méchants contre les gentils, les libéraux et les progressistes s’entêtent à jouer les faces, leur indignation renforçant la crédibilité du scénario.

Alors que Poilièvre s’avance vers le ring avec son sourire arrogant de Bret Hart, nous pouvons encore refuser la chorégraphie qui nous est imposée par l’économie de l’outrage et redonner son sens au mot « lutte » – à l’extérieur de l’arène numérique.