Diamond Yao Journaliste indépendante
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Depuis le début de la pandémie, on a assisté à une montée des théories du complot. Mais pourquoi autant d’adhérent·es de ces théories sont-iels des adeptes – en majorité féminine – de spiritualité Nouvel Âge et de pratiques du bien-être? Nous avons discuté de ce phénomène avec l’artiste Jacinthe Loranger, qui a créé l’exposition Conspiritualité, pastel Q et autres cabales pour explorer ce sujet.

Quand on entre dans la galerie CIRCA Art actuel, on est accueilli par des sculptures aux formes bien curieuses. On croise un morceau de pizza sur le sol et une formation de roches roses.

La pizza représente le Pizzagate, une théorie, souvent relayée par des figures d’extrême droite, prétendant qu’un réseau de pédophilie existe autour de l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton.

Les roches roses, quant à elles, représentent ces femmes qui tombent dans des théories complotistes.

C’est quoi, la conspiritualité?

L’artiste Jacinthe Loranger a utilisé ces motifs inspirés par les théories conspirationnistes d’extrême droite pour illustrer le phénomène de la « conspiritualité ». Ce mot a été inventé en 2011 par les chercheur·euses David Ward et Charlotte Voas pour désigner l’intersection entre la spiritualité Nouvel Âge et les théories du complot.

On retrouve par ailleurs au sein de cet univers la tendance « pastel QAnon », un concept proposé par le chercheur de l’Université Concordia Marc-André Argentino pour désigner une sphère d’influenceuses féminines qui véhiculent certaines idées complotistes avec une esthétique plus féminine.

Selon la mouvance conspirationniste d’extrême droite QAnon, une guerre secrète a lieu entre Donald Trump et l’État profond (le Deep State) qui commet des crimes contre les enfants. « Souvent [on entend] “Save the Children”, qui revient beaucoup avec QAnon. C’est comme pour aller chercher un petit peu la fibre maternelle chez les femmes », croit l’artiste.

Jacinthe Loranger a illustré le phénomène pastel QAnon avec des sculptures roses, qui sont à première vue inoffensives, et une vidéo qu’on peut regarder tranquillement assis·e sur des coussins, sous des lampes insolites qui offrent un éclairage confortable, comme si on était au spa.

Comment passe-t-on du bien-être à l’extrême droite?

L’artiste s’est inspirée de celles qu’elle appelle les « yoga moms ». Elle réfère ainsi à « beaucoup de femmes blanches qui étaient, pendant la pandémie, à la maison, qui ont un truc avec le bien-être, “eat clean” et tout ce vocabulaire-là », explique Jacinthe Loranger.

« Il y en a beaucoup qui se sont mises à véhiculer des idées […] d’extrême droite » après être « tombées dans un genre de mix de trucs spirituels puis de conspiration en même temps », remarque-t-elle.

Dans ses recherches sur pastel QAnon, Marc-André Argentino décrit en effet des influenceuses ayant intégré des idées complotistes à leurs discours initialement centrés sur l’ésotérisme, le bien-être ou la médecine alternative. Il parle notamment de « mamans » promouvant la « parentalité naturelle », des diètes santé et l’opposition aux vaccins : ces idées ont par exemple pu s’allier aux théories voulant que la pandémie de COVID-19 ait été une arnaque destinée à imposer des vaccins dangereux, mais profitables.

Une fois la porte ouverte à certaines idées complotistes, le lien a pu se faire avec d’autres idéologies conspirationnistes plus radicales.

En effet, lorsqu’on regarde attentivement la vidéo conçue par Jacinthe Loranger, on s’aperçoit qu’on est en réalité loin du spa relaxant. On y découvre du contenu sur le Pizzagate, ou encore des images, générées par l’intelligence artificielle, de créatures qui dissèquent et mangent des enfants. La vidéo se conclut sur des clips de l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 par des partisan·es de Donald Trump prônant des idées complotistes.

Des réponses claires en temps de crise

Jacinthe Loranger a aussi inclus dans sa vidéo de la désinformation propagée par Gwyneth Paltrow, une actrice qui a fondé la marque de produits et de services de médecine alternative Goop, évaluée à 250 millions $ en 2020.

« [Gwyneth Paltrow] a fait beaucoup la promotion [… d’]un genre de chaman qui a parti un trend de boire du jus de céleri pour guérir le cancer », précise Jacinthe Loranger. « Ça a fait augmenter le prix du céleri – à quel point ça a eu un impact! »

Dans sa vidéo, l’artiste montre donc une femme blanche et blonde qui tient un verre de jus de céleri et qui prône les propriétés miracles du légume.

Jacinthe Loranger juge que la pandémie a créé les conditions propices pour que les femmes qui avaient un intérêt pour les médecines alternatives – et qui étaient alors déjà susceptibles à la désinformation, même si elles n’étaient pas complotistes – tombent dans des idéologies complotistes d’extrême droite. « Tout le monde a eu peur. Tout le monde était vraiment isolé et a passé beaucoup trop de temps sur Internet à faire des recherches », croit-elle.

Marc-André Argentino a effectivement remarqué que les comptes Instagram associés au bien-être et qui ont véhiculé du contenu de type pastel QAnon au début de la pandémie ont explosé en popularité à ce moment-là, recrutant des femmes qui n’étaient pas complotistes avant. Ce phénomène, selon lui, a été précipité par la peur et l’incertitude générées par la crise sanitaire.

Pour Jacinthe Loranger, l’incertitude scientifique autour du nouveau coronavirus a troublé beaucoup de personnes qui réclamaient des réponses claires. Et ce genre de solutions, « ça existe […] dans le bien-être, un peu comme Goop et cette multimillionnaire qui dit au monde comment vivre », affirme-t-elle.

L’artiste croit qu’il faut être à l’aise avec l’incertitude pour ne pas se raccrocher à des théories du complot qui offrent des réponses faciles lorsqu’on vit une période de crise.

Ainsi, son exposition « parle de beaucoup de choses, mais […] il n’y a pas de réponse là-dedans », conclut-elle. « [Tout] n’a pas besoin d’être expliqué non plus là. On n’est pas obligé d’avoir une réponse à tout. »

L’exposition Conspiritualité, pastel Q et autres cabales se poursuit jusqu’au 14 décembre à la galerie CIRCA Art actuel, à Montréal.

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