Entendre des shofars, ces trompettes faites à partir de cornes de bélier, lors du « convoi des camionneurs » à Ottawa et lors de l’émeute au Capitole à Washington peut sembler anodin. Or, ils représentent l’influence grandissante d’un mouvement religieux peu connu : la Nouvelle Réforme apostolique. Plusieurs figures de ce milieu sont impliquées dans les luttes actuelles pour les « droits parentaux », perçus comme des montagnes à conquérir.
Le 20 septembre 2023 à Kelowna, en Colombie-Britannique, environ 200 personnes se rassemblent pour protester contre le programme d’éducation sexuelle SOGI 123, qui enseigne l’inclusion et la diversité sexuelle.
En entrevue à Global News, Heather Lucier, co-organisatrice de l’événement, explique que cette manifestation « n’a rien à voir avec les LGBTQ+, c’est pour les droits parentaux ».
Elle décrit l’orientation sexuelle et l’identité de genre comme étant une « idéologie » et revendique le droit pour les familles chrétiennes d’enseigner la Bible à leurs enfants. Ce droit lui serait retiré par le programme SOGI 123, affirme-t-elle.
DOSSIER : LES NATIONALISTES CHRÉTIENS À LA DÉFENSE DES « DROITS PARENTAUX »
Ce texte fait partie de notre dossier qui se penche sur une certaine frange du mouvement actuel s’attaquant à l’éducation sexuelle et aux droits des jeunes LGBTQ+. Pivot s’est intéressé aux chrétien·nes évangéliques « dominionistes » qui rêvent de ramener le Canada à ses « racines chrétiennes ».
Certain·es, faisant partie de la mouvance de la Nouvelle Réforme apostolique, adoptent une stratégie de « guerre spirituelle » visant à conquérir les lieux de pouvoir et d’influence. D’autres groupes sont plus traditionnels, utilisant les tribunaux, le lobbying ou les élections pour faire avancer leur cause. Ces groupes entretiennent aussi une certaine proximité avec les milieux complotistes.
Plongez avec nous de cet univers aussi méconnu qu’influent.
- « D’un océan à l’autre, les droits parentaux contre les jeunes LGBTQ+ »
- « La bataille autour de la “politique 713” au Nouveau-Brunswick »
- « Le convoi de la liberté en guerre contre les drapeaux arc-en-ciel »
- « Faytene Grasseschi, lobbyiste nationaliste chrétienne et peut-être bientôt députée »
- « La Nouvelle Réforme apostolique à la conquête des sept montagnes »
Heather Lucier est l’épouse d’un pasteur de la région de Kelowna, Art Lucier. Le même jour, ce pasteur diffuse sur sa page Facebook le discours d’un intervenant à la manifestation, qui évoque le travail de l’organisme nationaliste chrétien Action4Canada et qui décrit les livres sur l’éducation sexuelle présents dans les écoles comme du matériel pornographique « dégénéré ».
Art Lucier est une des figures les plus connues au Canada du mouvement de la Nouvelle Réforme apostolique. Il est le pasteur de l’église Kelowna Harvest Church en Colombie-Britannique et dirige l’organisme Harvest Ministries international.
Ce pasteur a fait les manchettes en juin 2023 lorsque la ministre québécoise du Tourisme Caroline Proulx a résilié le contrat de location de son organisation avec le Centre des congrès de Québec. Le Rallye Feu, Foi et Liberté devait y avoir lieu du 23 juin au 2 juillet 2023. Le gouvernement a résilié le contrat en affirmant que cet événement ne respectait pas « les principes fondamentaux du Québec » en raison des positions anti-avortement du groupe.
Harvest Ministries International a intenté une poursuite contre le gouvernement du Québec, réclamant 200 000 $ en dommages.
La Nouvelle Réforme apostolique
La Nouvelle Réforme apostolique (NRA) est un mouvement chrétien évangélique qui a émergé dans les années 1990. Le terme a été inventé par C. Peter Wagner, un professeur de théologie américain spécialisé dans la croissance des églises.
Il remarque que le secteur évangélique qui grandit le plus rapidement, aux États-Unis et dans le monde, est le mouvement charismatique indépendant. Les églises charismatiques sont celles qui mettent l’emphase sur l’aspect surnaturel de la foi : la guérison miraculeuse, l’exorcisme, la prophétie et autres manifestations du Saint-Esprit.
Le qualificatif « indépendant » vient du fait que ces églises ne font pas partie d’une branche officielle, avec ses déclarations de foi, sa théologie bien établie, ses règlements et sa hiérarchie bien ordonnée.
Le Dr Matthew D. Taylor, chercheur senior à l’Institute for Islamic, Christian, and Jewish Studies (ICJS), explique que la nouveauté apportée par C. Peter Wagner est un mode d’organisation informel de leaders d’églises, appelés « apôtres » — d’où le terme « apostolique » — et travaillant en collaboration avec des « prophètes ». Wagner avait décrit ce retour des apôtres comme étant « le changement le plus radical dans la manière de faire l’Église depuis la Réforme protestante ».
Le Dr Taylor qualifie cette forme d’organisation d’« oligarchie spirituelle », où un petit groupe informel et changeant de personnages influents détient le pouvoir et organise le mouvement, tout en laissant un grand niveau d’autonomie à chaque église.
Vous ne trouverez pas de liste de membres de la NRA et beaucoup de gens impliqués dans ce mouvement rejettent cette étiquette.
Contrairement à d’autres mouvements de la droite religieuse chrétienne, ce mouvement est beaucoup plus multi-ethnique et international. On voit aussi plusieurs femmes impliquées en position d’autorité.
La guerre spirituelle stratégique
Au cœur de la NRA se trouve l’idée que les apôtres doivent livrer une guerre spirituelle stratégique contre les forces du Mal. Les apôtres et les prophètes sont les « généraux » de cette campagne militaire spirituelle. Pour Wagner, des hiérarchies de démons règnent sur notre monde et il est du devoir des croyant·es de les déplacer afin de conquérir le territoire.
Au départ, Wagner n’entrevoit pas vraiment d’orientation politique à son mouvement. Il s’agit plutôt de mettre en valeur les aspects permettant aux églises de grandir et prendre de l’expansion. Mais par la suite, il adopte des idées venant du courant qu’on dit « dominioniste », voulant que les chrétien·nes sont appelé·es à exercer une autorité sur les affaires terrestres.
Cette idée de « dominion » a inspiré le « mandat des sept montagnes », voulant que les croyant·es doivent être présent·es et influencer les lieux de pouvoir.
Cette idée n’a pas été inventée par la NRA, mais une de ses figures importantes, Lance Wallnau, en a popularisé une version plus radicale : au lieu d’influencer les politiques terrestres par l’implication dans la société, on les change par la conquête des institutions. Pour Wallnau, les croyant·es doivent conquérir les montagnes du gouvernement, de l’éducation, des arts et des médias, de la famille, de la science et de la technologie, des affaires et de l’Église.
Cette guerre spirituelle recourt à plusieurs armes : la prière, les chants et, tel que mentionné plus haut, le shofar.
Mais au fond, pourquoi s’inquiéter si des gens prient et chantent pour combattre des démons — n’ont-ils pas droit à leurs croyances ?
Un mouvement anti-démocratique
Pour le Dr Matthew D. Taylor, le danger réside dans l’aspect anti-démocratique du mouvement et sa démonisation, littérale, des adversaires politiques.
« Dans une démocratie, il faut être en mesure de faire des compromis, d’accepter des défaites », explique-t-il. « Mais quand on y attache des prophéties et qu’on affirme que Dieu veut que Trump gagne et que ceux qui s’y opposent sont des démons […] on accroît la polarisation. »
« Ce qu’on voit actuellement, ce sont des gens qui disent “l’autre côté est démoniaque” et “l’autre côté, ce sont les antifas, ce sont les extrémistes qui veulent entrer dans vos écoles et rendre vos enfants trans”. »
Dr Matthew D. Taylor
Le chercheur remarque qu’autour des élections prochaines aux États-Unis, on voit déjà beaucoup de discours violents, véhiculant l’idée d’un risque de guerre civile, de révolution. « Mais quand tu spiritualises cela, quand tu y attaches un vocabulaire spirituel du Bien contre le Mal, d’anges contre des démons, de Satan contre Dieu, cela devient très difficile de trouver un terrain d’entente, de faire des compromis. »
« Ce qu’on voit actuellement, ce sont des gens comme Lance Wallnau et Lou Engle, qui disent “l’autre côté est démoniaque” et “l’autre côté, ce sont les antifas, ce sont les extrémistes qui veulent entrer dans vos écoles et rendre vos enfants trans” », constate-t-il.
Matthew D. Taylor voit dans ce mouvement une influence majeure et un facteur de mobilisation ayant conduit à l’émeute du 6 janvier 2021 au Capitole, à Washington.
Il faut rappeler que Lance Wallnau et C. Peter Wagner ont été les premières figures importantes du mouvement chrétien évangélique à appuyer la candidature de Donald Trump à l’investiture républicaine. Dans l’entourage de Trump, tout au long de sa présidence, on retrouve des gens proches de la NAR et du milieu charismatique indépendant plus largement.
Après l’élection qui a vu Joe Biden accéder à la présidence, les prophètes ayant annoncé la victoire de Donald Trump ont dû réajuster le tir. Ils et elles ne s’étaient pas trompé·es : plutôt, c’est Satan qui était intervenu. Il était donc de leur devoir de livrer une guerre spirituelle pour permettre à Trump d’accéder à ce qui lui avait été promis.

Le jour précédent l’émeute, lors d’une manifestation à Washington, le pasteur et apôtre californien Ché Anh annonce qu’un esprit de Jézabel — une reine particulièrement méchante dans l’Ancien Testament — sera jeté hors de la Maison-Blanche et que « nous allons gouverner et régner à travers le président Trump ».
Plusieurs figures importantes du mouvement sont présentes sur le terrain du Capitole le 6 janvier, comme Lou Engle et Cindy Roberts, pour ne nommer qu’elles.
« La réforme, c’est la transformation des institutions par le haut »
L’événement prévu en juin 2023 au Centre des congrès de Québec était la suite d’une série d’événements appelés Batailles pour le Canada, tenus dans diverses villes du pays depuis 2018. Ces villes sont décrites comme des « zones de batailles » qui doivent être conquises. Sur le site Web de ces événements, on peut lire : « Venez, tenez-vous debout et combattez avec nous ».
Une figure régulière de ces événements est Faytene Grasseschi, qui brigue actuellement un poste au parlement du Nouveau-Brunswick. Elle s’est portée l’an dernier à la défense du premier ministre Blaine Higgs lors de la saga entourant la révision de la politique visant à faire de l’école un milieu sécuritaire et inclusif pour les jeunes LGBTQ+, avec laquelle le premier ministre était en désaccord.
Durant son allocution durant l’édition tenue à Edmonton en mai 2019, Faytene Grasseschi encense la façon éloquente dont Lance Wallnau a décrit l’importance de s’impliquer politiquement.
« La réforme, c’est la transformation de haut en bas, c’est la transformation des institutions par le haut. »
Lance Wallnau
En effet, le prédicateur américain qui a popularisé le « mandat des sept montagnes » s’était adressé à la foule un peu plus tôt en visioconférence. Du grand écran qui surplombe la salle, Wallnau explique à son auditoire que Satan s’est emparé du milieu académique pour influencer les nouvelles générations qui vont ensuite voter. Selon lui, les conservateurs sont réduits au silence et une « minorité bien organisée a réussi à intimider et dominer la majorité bienveillante, mais désorganisée ».
« Ce que Dieu est en train de faire actuellement, c’est d’emmener un peuple, qui a eu un réveil, à la réforme », explique-t-il. « La réforme, c’est la transformation de haut en bas, […] c’est la transformation des institutions par le haut. »
Wallnau explique que dans la lutte contre l’avortement, même si les chrétien·nes conservateur·trices réussissent à convaincre beaucoup de gens, leur point de vue ne sera légitimé que si des lois « reflétant le pouvoir du peuple de Dieu et créant une chambre d’écho de leur vision du monde » sont adoptées.
Cette vision d’une lutte spirituelle et politique est aussi exprimée par Art Lucier lors d’une Bataille pour le Canada tenue en septembre 2019 à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick : « Dieu, réveille-nous, car c’est nous qui devrions écrire les lois de ce pays », clame-t-il. Cette Bataille pour le Canada se tenait à peu près un mois avant l’élection fédérale qui a vu élire un gouvernement libéral minoritaire.
Les sept montagnes et la tête de pont des droits parentaux
Il peut être difficile de cerner exactement l’objectif politique final visé par la Nouvelle Réforme apostolique. « On aimerait bien qu’ils et elles articulent clairement leur agenda complet », dit Matthew D. Taylor. « Cela nous aiderait à avoir une meilleure idée de ce qu’ils et elles veulent vraiment. »
Quand on écoute les apôtres et les prophètes, on les entend parler de la situation actuelle, puis d’une nation chrétienne qui a expérimenté un réveil et une réforme, qui opère selon les règles de la morale chrétienne, remarque le chercheur. « Comment fais-tu pour arriver du point A au point B ? » demande-t-il. « Quels sont les droits des non-chrétiens dans ce processus ? »
« Je suis certain qu’on n’a pas besoin de faire beaucoup de recherches pour trouver des exemples dans l’histoire canadienne où, en voulant imposer leur foi chrétienne, les gens n’ont pas agi de façon très charitable, disons. »
Dr Matthew D. Taylor
Matthew D. Taylor a posé cette question à Ché Anh. Il raconte lui avoir demandé s’il envisageait cette réforme comme un processus sans opposition. L’apôtre Ahn lui aurait répondu que non, qu’il n’était pas question d’imposer quoi que ce soit, mais que si le leadership de la société se convertissait, alors tout le monde irait mieux. Cette idée selon laquelle le peuple se réjouit lorsque les justes sont au pouvoir, qui provient d’un verset biblique, est régulièrement citée par les membres de la NRA.
« C’est assez terrifiant, comme idée », dit Matthew D. Taylor. « Je suis certain qu’on n’a pas besoin de faire beaucoup de recherches pour trouver des exemples dans l’histoire canadienne où, en voulant imposer leur foi chrétienne, les gens n’ont pas agi de façon très charitable, disons. »
Le chercheur évoque une enquête effectuée par ProPublica sur un organisme de charité appelé Ziklag. Cet organisme est associé de près à Lance Wallnau et reçoit de l’argent d’un petit groupe de familles chrétiennes aux poches très profondes. L’enquête décrit les plans établis par l’organisme pour aider à conquérir les sept montagnes. Des documents mettent également en lumière ce que ces groupes comptent faire une fois les sommets conquis.
« L’acceptation transgenre » serait un signe de la chute de la société et les « droits parentaux » occupent une place centrale dans la stratégie d’accession au pouvoir imaginée par Ziklag. Dans une vidéo obtenue par ProPublica, Lance Wallnau explique que les politiques entourant les personnes trans peuvent servir d’enjeu clivant (wedge issue) pour pousser les électeur·trices à aller voter.
La gauche a gagné la bataille sur « l’enjeu » de l’homosexualité, explique-t-il, mais ce n’est pas encore le cas avec la question des personnes trans. Wallnau explique alors qu’il faut axer la conversation sur la menace que l’État, favorable à certains droits pour les personnes trans, représente pour les parents et leurs enfants. Le but, expose la vidéo, est ainsi de faire des droits parentaux le facteur décisif de l’élection présidentielle de 2024 aux États-Unis.
Au Canada aussi, les droits parentaux sont vus comme une cause qui permet d’accéder au pouvoir. Dans l’infolettre hebdomadaire du Pare-feu canadien, un groupe de prière actif 24 heures par jour, Art Lucier appelle à la prière pour « tenir la tête de pont pour les droits parentaux au Nouveau-Brunswick ». La « tête de pont » est un terme militaire désignant un point conquis par une armée, lui permettant ensuite de prendre possession d’un territoire plus vaste.
Art Lucier appelle aussi ses lecteur·trices à se mobiliser et à donner de leur temps pour faire élire Faytene Grasseschi.