Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
Partager

Le gouvernement Legault a récemment déposé son plan de lutte à la pauvreté pour 2024-2029, qui donne les grandes lignes de son action pour aider les plus démuni·es dans les années à venir. La majorité des mesures qu’il contient sont toutefois administratives, et non des mesures d’aide directe. Le plan serait trop peu ambitieux pour faire une réelle différence, selon les groupes de défense et l’opposition.

Le Plan d’action gouvernemental visant la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale 2024-2029 a été discrètement déposé à la veille du congé de la Fête nationale par la ministre responsable de la Solidarité sociale et de l’Action communautaire, Chantal Rouleau.

Il offre très peu de nouvelles mesures pour combattre la pauvreté, prévient d’emblée Serge Petitclerc, du Collectif pour un Québec sans pauvreté. « Les gros morceaux, comme l’aide de 40 millions $ aux banques alimentaires, étaient déjà prévus au dernier budget », remarque-t-il.

« Mais surtout, si on veut vraiment combattre la pauvreté, il faut augmenter les revenus, soit avec des programmes d’aide ou en augmentant le salaire minimum. Ce n’est pas seulement notre collectif qui le dit, c’est inscrit dans la loi », insiste-t-il.

« Les derniers plans ont toujours été l’occasion de mettre en œuvre des mesures structurantes qui ont réellement aidé à réduire la pauvreté dans la province. »

Serge Petitclerc, Collectif pour un Québec sans pauvreté

« Et sur ce point, le plan n’offre tout simplement rien. Certaines mesures ont l’air de s’y attaquer, mais elles ne tiennent pas la route quand on les regarde de plus près », souligne-t-il.

Par exemple, les personnes assistées sociales qui travaillent pourront désormais conserver 10 % de leurs revenus de travail qui excèdent la limite permise de 200 $ par mois. « Donc une personne qui gagne 250 $ se faisait enlever 50 $, maintenant on lui enlèvera 45 $ », ironise Serge Petitclerc.

« Ce n’est pas ça qui fait une différence, surtout que c’est seulement pour ceux qui ont des revenus de travail », explique-t-il. Il rappelle que les prestataires des programmes d’aide n’ont généralement pas un revenu suffisant pour couvrir l’ensemble de leurs besoins de base.

« Cette mesure, ce n’est rien de moins qu’une claque au visage pour ceux et celles qui sont les plus vulnérables dans notre société », remarque Christine Labrie, porte-parole de Québec solidaire en matière de solidarité sociale.

Devant cette critique, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale a répondu par courriel que « le gouvernement a comme objectif spécifique d’accompagner plus de 50 000 prestataires de l’assistance sociale, devant souvent surmonter des difficultés particulières, dans une démarche vers l’emploi ou toute autre forme de participation sociale ».

La pauvreté, un problème administratif?

De plus, la majorité des mesures proposées dans le plan (41 sur 71) visent soit à régler des problèmes administratifs, à améliorer la coordination entre les différents organismes publics ou à aller chercher de nouvelles données sur les plus démuni·es, selon l’analyse réalisée par Pivot.

Parmi celles-ci, il y en a tout de même une qui pourrait potentiellement faire une grande différence, remarque Serge Petitclerc. En effet, le gouvernement compte étendre à un plus grand nombre de professionnel·les le pouvoir de diagnostiquer des contraintes sévères à l’emploi, un prérequis pour obtenir le programme de revenu de base.

 « C’était une demande qui datait de plusieurs années et qui pourrait faire une grande différence en permettant aux travailleurs sociaux de déclarer des contraintes sévères à l’emploi », souligne Serge Petitclerc. Cela pourrait permettre à des personnes ayant des contraintes non médicales, dont les personnes en situation d’itinérance, d’avoir accès aux prestations et aux programmes d’aide.

« Être itinérant, ce n’est pas une condition médicale, mais maudit que ça t’éloigne du marché du travail », souligne le porte-parole.

Le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale indique que la plupart de ces mesures administratives doivent être considérées comme faisant partie d’une vaste refonte de l’assistance sociale, dont les règles n’ont pas été révisées depuis longtemps.

Il se félicite ainsi d’enlever plusieurs paramètres « qui limitent la participation des prestataires et pour lesquels des groupes de défenses des droits des prestataires et des personnes handicapées font des revendications depuis plusieurs années »

« C’est honteux de sortir ça un vendredi précédant une fin de semaine fériée importante pour le Québec. Mais c’est surtout honteux de manquer une opportunité de vraiment s’attaquer à la pauvreté et l’exclusion sociale. »

Désirée McGraw, PLQ

Quant aux mesures restantes (30 sur 71), quatorze d’entre elles consistent à bonifier ou reconduire des programmes d’aide existants. C’est notamment le cas de l’aide de 15 millions $ accordée aux banques alimentaires pour leur besoin d’infrastructures, ou encore de la reconduction des cliniques mobiles d’impôt destinées aux plus démunis.  

Les seize autres mesures sont effectivement des aides directes, mais leur portée varie grandement. Par exemple, si l’annulation des pénalités pour les rentes de retraites des personnes invalides, déjà annoncées dans le budget, a un grand potentiel, celle offrant un rabais de 30 % sur les accès annuels aux parcs de la Sépaq peut difficilement être qualifiée de structurante.

Le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale insiste que le plan se veut évolutif et qu’il pourra être modulé au cours des prochaines années pour s’adapter aux besoins changeants de la population et à la conjoncture économique. Aux dires du ministère, ce caractère évolutif serait d’ailleurs une des grandes améliorations proposées par le plan.

Un plan déconnecté de la réalité des plus démuni·es

Pour Serge Petitclerc, ce plan montre bien que la lutte à la pauvreté est loin d’être une priorité pour le gouvernement Legault. « La lutte à la pauvreté, ce n’est vraiment pas leur tasse de thé, et on voit bien que c’est passé derrière les autres problèmes auxquels fait face le gouvernement, ».

Une analyse que partage la porte-parole libérale en matière de solidarité sociale, Désirée McGraw. « J’ai trouvé ça honteux sur toute la ligne. »

« Honteux de sortir ça un vendredi précédant une fin de semaine fériée importante pour le Québec. Mais c’est surtout honteux de manquer une opportunité de vraiment s’attaquer à la pauvreté et l’exclusion sociale », déplore-t-elle.

« Être itinérant, ce n’est pas une condition médicale, mais maudit que ça t’éloigne du marché du travail. »

Serge Petitclerc

Même le mot du premier ministre François Legault en introduction du plan démontrerait une mécompréhension importante de la réalité des plus démuni·es, selon Serge Petitclerc. « Il parle de ses baisses d’impôts de 1627 $ pour un couple et de 814 $ pour une personne seule, mais ça, c’est si tu gagnes 100 000 $. Pour ceux et celles qui gagnent 18 000 $ et moins, la baisse d’impôt est de zéro! »

Devant ces critiques, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale s’est défendu en soulignant que le plan prévoit tout de même 140 millions $ pour des mesures de sécurité alimentaire.

Respecter la loi, sans plus

Rappelons que le gouvernement avait l’obligation légale de présenter un plan de lutte à la pauvreté pour les cinq prochaines années en raison des dispositions de la loi sur la lutte à la pauvreté et l’exclusion sociale.

Celle-ci prévoit que le gouvernement se doit « d’intervenir à la fois sur les causes et sur les conséquences de la pauvreté et de l’exclusion sociale pour que chaque personne puisse disposer du soutien et de l’appui que nécessite sa situation afin qu’elle puisse elle-même cheminer vers l’atteinte de son autonomie et participer activement à la vie sociale et au progrès collectif ».

Un objectif noble que le présent plan risque de ne pas honorer pleinement, prévient Serge Petitclerc.

« Mais surtout, les derniers plans ont toujours été l’occasion de mettre en œuvre des mesures structurantes qui ont réellement aidé à réduire la pauvreté dans la province », remarque-t-il. « En 2004, il y a eu les allocations familiales et le crédit d’impôt pour solidarité. En 2010, le programme de prime au travail. En 2017, le revenu de base », précise-t-il.

« Cette fois-ci, on n’a rien de comparable. »

Récents articles

Voir tous