Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Les élections européennes approchent à grands pas et si on en croit les sondages, l’extrême droite s’apprête à faire élire un nombre record de député·es. Ces partis ne forment pas une famille unie et certaines tensions existent entre elles. Pour eux, ces élections servent principalement de tremplin pour accéder au pouvoir dans leurs pays respectifs.

« De manière générale, l’extrême droite monte partout [en Europe] », constate Laurie Beaudonnet, professeure de sciences politiques à l’Université de Montréal, directrice du Centre Jean Monnet de Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM. « C’est une montée lente, c’est-à-dire que ce n’est pas arrivé du jour au lendemain », ajoute-t-elle.

Par exemple, en France, le Rassemblement national (RN), dirigé par Jordan Bardella, pourrait récolter 32 % des voix, selon un sondage.

Une analyse publiée par le Conseil européen pour les relations internationales, un think tank pan-européen, projette un record de sièges pour les euro-député·es de Fratelli d’Italia. Le groupe estime aussi que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le Parti de la liberté (FPÖ) autrichien devraient tous deux doubler leur nombre d’euro-député·es.

 DOSSIER SUR LES ÉLECTIONS EUROPÉENNES

Pivot propose un dossier de cinq textes pour présenter quelques grands enjeux des élections européennes : montée de l’extrême droite, guerre en Ukraine, crises environnementales et agricoles, économie et inflation, etc. Et pour comprendre le fonctionnement des élections européennes, lisez notre texte introductif.

La réalisation de ce dossier s’appuie notamment sur des recherches et des informations du Centre Jean Monnet de Montréal à l’UdeM. Le dossier propose des infographies réalisées par des étudiant·es de science politique et revues par des chercheur·euses, exposant les enjeux propres à différents pays.

Les partis d’extrême droite ne sont pas homogènes. Mais généralement, « ce sont des partis qui vont avoir des positions très conservatrices [sur les enjeux sociaux] : égalité de genre, minorités sexuelles, multiculturalisme », note-t-elle.

Pour ceux-ci, « c’est la communauté nationale qui est la plus importante », pointe Laurie Beaudonnet. Cela se reflète dans leur rejet de l’immigration et aussi dans leur euro-scepticisme, c’est-à-dire, le refus de déléguer des compétences au niveau supra-national qu’est l’Union européenne (UE).

Au niveau économique, « c’est beaucoup plus flou », explique Laurie Beaudonnet. « Ça dépend des pays. Il y a des partis qui vont être libéraux économiquement et d’autres qui vont se tourner vers le protectionnisme. »

« Si on prend l’exemple de l’extrême droite française, il y a eu toute une mutation. [Du Front national] qui était très libéral économiquement dans les années 1990 », on est passé au Rassemblement national qui a un discours beaucoup plus social, qui parle de protéger les Français·es, « mais qui clairement ne s’adresse qu’à une partie de la population », précise la professeure.

Une famille pas tellement unie

Il y a actuellement deux groupes à l’extrémité droite de l’échiquier politique au Parlement européen : les Conservateurs et réformistes européens (ECR) et Identité et démocratie (ID).

ECR regroupe des euro-député·es de partis conservateurs et d’extrême droite comme Reconquête (France), Vox (Espagne), le PiS (Droit et justice) polonais ou Fratelli d’Italia (Italie). 

C’est un groupe qui s’est radicalisé dans les dernières années, mais qui est encore vu comme un partenaire possible par la droite plus institutionnelle, comme le Parti populaire européen (PPE), de centre-droit. Il y a quelques semaines, Ursula von der Leyen (PPE) a évoqué la possibilité d’une coalition de droite entre le PPE et ECR.

Identité et démocratie, lui, a été fondé en 2019. On y retrouve le Parti de la liberté d’Autriche (FPO), le Vlamms Belang (Belgique), le Rassemblement national (France), la Ligue (Italie), le Parti pour la liberté (Pays-Bas) et d’autres partis d’extrême droite européens.

ID fait l’objet d’un « cordon sanitaire », c’est-à-dire que les autres partis se sont entendus pour ne pas collaborer avec les membres de ce groupe et pour refuser qu’ils et elles accèdent à des postes d’influence.

« Il y a toujours eu beaucoup de variations au niveau des groupes politiques [à l’extrême droite] au parlement européen », constate Laurie Beaudonnet. « Beaucoup plus qu’à l’extrême gauche, où le groupe de la Gauche unie européenne (GUE) est là depuis beaucoup plus longtemps ».

« L’enjeu avec la Russie a beaucoup divisé les partis d’extrême droite », dit-elle. Plusieurs de ces partis, surtout ceux d’Europe occidentale avaient et ont encore des liens très forts avec la Russie et Vladimir Poutine. Ces liens sont pointés du doigt par les partis d’extrême droite polonais et roumain, par exemple.

Par exemple, le Fidesz, parti du premier ministre hongrois Victor Orbán, était membre du groupe conservateur PPE, mais l’a quitté en mars 2021, juste avant d’en être exclu. Il a récemment évoqué la possibilité de rejoindre le groupe ECR. En réaction, l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR) a annoncé qu’elle quitterait ce groupe si le parti d’Orban y était admis.

Un tremplin vers le pouvoir national (à condition de ne pas trop mal paraître)

Pour les partis d’extrême droite « la compétition aux élections européennes a toujours été cadrée comme de la compétition nationale. L’enjeu pour eux, c’est de devenir crédible au niveau national », souligne Laurie Beaudonnet. Ces partis se servent donc de ces élections « pour asseoir leur crédibilité ».

Par le passé, ce calcul a été utile pour le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) de Nigel Farage, qui a pu profiter d’une plus grande tribune grâce à ses gains au parlement européen à partir de 2004 et surtout en 2014. Cela demande donc des calculs politiques. « Si vous êtes un parti d’extrême droite, vous avez des visées au niveau national, vous devez faire attention avec qui vous vous tenez », explique Laurie Beaudonnet. « Vous ne voulez pas qu’on vous juge encore moins fréquentable parce que vous êtes dans un groupe avec le sympathique allemand qui [utilise des slogans nazis] », ironise-t-elle.

La professeure de science politique donne en exemple l’UKIP, « [qui] ne voulait pas être dans le même groupe que le Rassemblement national, parce que pour lui, le RN était trop antisémite et cela allait le miner au niveau national ».

Plus récemment, le 21 mai, c’est le Rassemblement national qui a annoncé qu’il allait se retirer du groupe ID suite aux propos révisionnistes du leader d’Alternative pour l’Allemagne. À la suite de cette annonce, le parti AfD a été exclu du groupe ID.

Malgré tout, la présence croissante de ces partis d’extrême droite a une influence sur les politiques prônées par les autres partis. « Avec la crise migratoire, il y a eu un cadrage extrêmement sécuritaire vis-à-vis de la migration », rapporte Laurie Beaudonnet. « Il y a eu une droitisation des plateformes politiques assez importantes. »

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