La semaine dernière paraissait sur le site de Radio-Canada l’article « “Y a trop de Noirs ici” : racisme dans le milieu de la santé ». Des préposé·es aux bénéficiaires noir·es y dénoncent des propos racistes et dégradants de la part de collègues et de patient·es. Elles et ils critiquent aussi la manière dont la direction a minimisé leurs plaintes.
Au Centre d’hébergement Frederick-George-Heriot, à Drummondville, la présence de personnel noir est récente. À l’automne dernier, une pétition signée par 27 employé·es africain·es et haïtien·nes dénonçant le racisme a été transmise aux gestionnaires. Cette dénonciation de racisme a été transformée en un cas d’« incivilité », en un manque de courtoisie et de considération pour l’autre par la responsable du Centre, qui dit avoir écouté les employé·es.
Ces faits peuvent sembler troublants pour celles et ceux qui ignorent que le racisme n’est nullement une aberration sociale et qu’il est plutôt un fait social commun, routinier… bref, bien malheureusement, ordinaire.
On ne peut être surpris.
Nier le racisme systémique a des conséquences systémiques
La coroner Me Géhane Kamel, dans son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, a reconnu la présence de racisme systémique au sein du système de santé québécois. Comme elle le soulignait : « lorsque le système se replie défensivement sur lui-même, c’est la définition même du racisme systémique. Le racisme systémique est insidieux ».
Or, ce racisme ne vise pas que les patient·es, mais tous les intervenant·es à ce système et plus particulièrement les personnes en bas de l’échelle, les plus vulnérables : les préposé·es aux bénéficiaires dont la santé et la sécurité sont mises à risque.
Référant aux travaux de la professeure Annette Browne à l’École de soins infirmiers del’Université de Colombie-Britannique, la coroner Kamel souligne que « la littérature indique clairement que la population de toute province ou territoire est affectée par le racisme. Parce que le système de santé est souvent un point de convergence, les cas de racisme, individuel et systémique y sont nombreux ».
Elle reconnait que « cette discrimination est documentée et [qu’]il est temps d’exiger un leadership fort pour mettre en place des stratégies et des politiques, de manière constructive et non accusatrice ».
Les politiques d’inclusion ne peuvent éradiquer comme par magie le racisme stratifié dans les structures.
C’est ainsi qu’elle a recommandé en octobre 2020, « pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise et pour protéger la vie humaine, que le gouvernement québécois reconnaisse l’existence du racisme systémique au sein de nos institutions et prenne l’engagement de contribuer à son élimination ».
Ce n’est donc pas par les politiques de gestion comme celles d’« Équité, diversité et inclusion » (EDI) que les droits fondamentaux des personnes sont respectés. Les discours d’EDI cachent souvent les faits, à savoir que les politiques d’inclusion ne peuvent éradiquer comme par magie le racisme stratifié dans les structures. Il faut prendre des actions concertées. Il faut embrasser une culture anti-raciste visant à combattre le racisme institutionnel et systémique.
De surcroit, on ne peut faire fi du fait que les initiatives d’EDI sont désertées et que les directions d’EDI font l’objet de coupures. Ceux et celles qui les dirigeaient ont dénoncé leur confinement à des fonctions symboliques alors que ces postes devaient être transformateurs et émancipateurs.
Les préposé·es travaillant dans le système de santé ont le droit de voir leur dignité respectée et que leur droit à l’égalité soit respecté et défendu de façon proactive et prospective.
Or, le gouvernement du Québec, contrairement au gouvernement fédéral et aux instances internationales, refuse de reconnaitre le racisme systémique.
L’article de Radio-Canada relève les conséquences de cette absence de reconnaissance. L’absence de politiques publiques et de financement visant à contrer ce cancer qu’est le racisme systémique a des conséquences sur la santé et la sécurité des personnes occupant des positions essentielles dans la société québécoise vieillissante.
Sans les préposé·es aux bénéficiaires racisé·es, les anges gardiens, quel est l’avenir des soins au Québec?
Gaslighting racial
Et qu’en est-il de la santé et de la sécurité des travailleur·euses qui font face à du gaslighting racial?
Le racisme vécu par les préposé·es aux bénéficiaires est des plus directs. Ces victimes, dans leurs dénonciations, mentionnent des incidents haineux, un traitement digne d’humains de seconde zone. Elles et ils utilisent les mots « esclaves », « terrorisés », « abandonnés et méprisés », « dégoût », pour décrire leur réalité.
Il est difficile de qualifier la situation de « racisme inconscient ».
De surcroit, ces préposé·es ont eu le fardeau de dénoncer le racisme omniprésent. Puis, leurs dénonciations ont été contrées par du « gaslighting » racial. Le gaslighting est une violence psychologique voulant qu’une personne remette en question la véracité de ses expériences, de ses sentiments et de ses croyances.
Ne pas soutenir les employé·es qui sont victimes de racisme, c’est également de la victimisation secondaire.
Lorsque le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec caractérise la violence raciale vécue par ses employé·es comme étant « des situations qui sont préoccupantes en lien avec la civilité entre pairs », il efface les expériences de racisme de ses employé·es racisé·es. Il fait un exercice de gaslighting racialinstitutionnel. Il lance le message que les préposé·es noir·es sont citoyen·nes de seconde zone.
Les chercheuses Angelique M. Davis et Rose Ernst ont souligné comment « les actes individuels au niveau micro font partie d’un processus au niveau macro de gaslighting racialqui a des conséquences souvent catastrophiques pour les individus qui résistent à la suprématie blanche ». Il faut « nommer et clarifier les processus de gaslighting racialafin de construire un langage collectif et des stratégies pour contester cette violence systémique et ses manifestations ».
On est loin de la violence symbolique. Blâmer, humilier et ne pas soutenir les employé·es qui sont victimes de racisme, c’est également de la victimisation secondaire.
La justice raciale exige qu’on remédie tant aux politiques qu’aux attitudes qui visent les personnes les plus vulnérables de notre société.