À Istanbul, en Turquie, plusieurs centaines d’humanitaires et d’activistes bénévoles, y compris deux Québécois·es et un Canadien, étaient rassemblé·es dans un objectif commun : se joindre à la flottille transportant 5500 tonnes d’aide humanitaire à destination de Gaza. Leur départ, déjà reporté à deux reprises, est finalement suspendu.
Jeudi, après une demande de dernière minute d’Israël, la Guinée-Bissau, sous le pavillon de laquelle deux des trois navires étaient enregistrés, a exigé une inspection imprévue des navires. Le lendemain et avant même la conclusion de cette inspection, la Guinée-Bissau a décidé de retirer son pavillon, bloquant ainsi le départ imminent de la Flottille de la liberté.
« C’était une demande très inhabituelle puisque nos navires avaient déjà passé toutes les inspections requises. Mais nous avons accepté leur requête », explique Huwaida Arraf, avocate palestino-américaine et co-organisatrice de la flottille.
Ismail Songur, un autre organisateur, rapporte que malgré l’absence de problèmes trouvés par les inspecteurs, la Guinée-Bissau aurait rendu le maintien de sa bannière conditionnel à la signature d’une déclaration affirmant que les navires ne se dirigeraient pas vers Gaza.
« Il est désormais très clair que nous ne luttons pas seulement contre le sionisme, nous luttons également contre ses esclaves », a ajouté Ismail Songur avec indignation face aux participant·es de la flottille.
Depuis une dizaine de jours, les passager·es se rassemblent chaque soir dans un hôtel à Istanbul pour recevoir des nouvelles concernant leur départ, initialement prévu pour le 21 avril.
Ce soir, il y avait des larmes, du choc et de la colère parmi l’assemblée.
La Guinée-Bissau, « véritable ami d’Israël »
Lors d’une rencontre en mars dernier, le président israélien, Isaac Herzog, a loué le président de la Guinée-Bissau, Umara Sissoco Embaló, comme un « véritable ami d’Israël », tandis que ce dernier affirmait que « la Guinée-Bissau et ses habitants sont prêts à aider [Israël] de toute manière possible ».
Cette rencontre aurait pu déjà être une source de préoccupation pour les organisateur·trices, bien que personne n’ait anticipé la révocation du pavillon.
« Nous ne luttons pas seulement contre le sionisme, nous luttons également contre ses esclaves. »
Ismail Songur, organisateur
« Malheureusement, la république de la Guinée-Bissau s’est rendue complice de la stratégie délibérée d’Israël de famine, de siège illégal et de génocide des Palestiniens à Gaza. Et Israël montre au monde jusqu’où il peut aller pour priver les Palestiniens d’aide humanitaire », note Huwaida Arraf.
Pressions politiques d’Israël et de ses alliés
La Flottille de la liberté, composée de trois navires, dont un transportant les 5500 tonnes de matériel humanitaire et deux transportant les passager·es, affiche clairement sa dimension politique.
« Sept mois se sont écoulés depuis octobre dernier, quand est-ce que cela va se terminer? Oui, nous cherchons à exercer une pression politique pour obtenir un cessez-le-feu permanent et pour briser le blocus illégal sur Gaza. Nous savons que notre aide humanitaire ne suffira pas pour sauver le peuple palestinien de la famine. Mais il s’agit aussi de faire pression politiquement pour que le monde agisse », précise Huwaida Arraf.
« Nos pays doivent cesser de collaborer avec Israël. »
Jean-Pierre Roy-Valdebenito, infirmier québécois membre de la flottille
Ann Wright, organisatrice de la flottille, ancienne colonelle de l’armée américaine et diplomate ayant démissionné en 2003 en opposition à l’invasion américaine de l’Irak, a souligné : « Ce n’est pas seulement Israël qui tente de nous arrêter. Les États-Unis, complices dans le génocide, sont également très actifs pour stopper cette mission humanitaire ».
La présence en Turquie de la coordinatrice américaine pour la lutte contre le terrorisme, ainsi que la récente visite en Turquie du président allemand Frank-Walter Steinmeier, bien que non reliées officiellement à la flottille, ont été interprétées par certain·es, y compris les organisateur·trices, comme des tentatives de pression sur la Turquie pour qu’elle empêche le départ des navires.
« En tant que citoyens américains, les États-Unis nous ont toujours avertis de ne pas participer à ces flottilles, car leur soutien à Israël est sans limites, et nous disons toujours à notre gouvernement américain qu’Israël est un État criminel qui terrorise les Palestiniens », rapporte Anne Wright.
De plus, pour discréditer la flottille, « Israël la dépeint comme une initiative du gouvernement turc ou même comme une initiative islamiste. Ainsi, Israël fait appel à ses alliés les plus proches pour punir la Turquie si elle autorise notre départ », affirme Huwaida Arraf.
En 2010, l’interception tragique d’une flottille par des commandos israéliens en haute mer a causé la mort de dix passagers. À la suite de cet événement, Israël a classé l’IHH, une organisation caritative turque impliquée dans la flottille, comme une entité terroriste.
En outre, cet incident a mené à une suspension des relations diplomatiques entre la Turquie et Israël pendant six ans.
L’IHH, qui maintient des relations étroites avec le gouvernement turc, était responsable, jusqu’à récemment, des négociations avec les autorités sur le lancement de la flottille de cette année.
Recherche d’un nouveau drapeau
Présentement, les organisateur·trices de la flottille sont activement à la recherche d’un nouveau pavillon pour enregistrer leurs navires.
« Nous persistons et nous naviguerons, mais pour l’instant, c’est vraiment difficile », a confié Ann Wright, femme forte de la flottille, les larmes aux yeux et la voix ébranlée, devant les participant·es.
De son côté, Jean-Pierre Roy-Valdebenito, infirmier québécois qui faisait partie des participant·es, a exprimé sa colère face aux circonstances. « Il est temps que la communauté internationale se réveille. Nos pays doivent cesser de collaborer avec Israël. Le grand nombre de personnes provenant de divers pays prouve que nous sommes nombreux à ne pas cautionner les politiques de nos pays. »
La flottille, caractérisée par une présence internationale marquée, comptait des participant·es venus d’une trentaine de pays, y compris les États-Unis, la Belgique, l’Espagne, l’Irlande, l’Australie, la Malaisie, l’Indonésie, l’Algérie et la Tunisie.
« Nous persistons et nous naviguerons. »
Ann Wright, organisatrice
La majorité des participant·es se préparent à rentrer chez eux, tandis que d’autres choisissent de rester à Istanbul quelques semaines de plus, espérant recevoir bientôt des nouvelles encourageantes pour un prochain départ.
Les Québécois·es Nimâ Machouf et Jean-Pierre Roy-Valdebenito, de leur côté, seront de retour au Canada le 1er mai. Elle et il prévoient de demander une rencontre avec Mélanie Joly et Justin Trudeau.