Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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En mars, deux adolescents de 16 et 14 ans sont morts lors d’une poursuite policière après avoir présumément tiré sur des inconnus à Montréal. Aujourd’hui, des intervenants dénoncent les conditions qui poussent les jeunes vers la criminalité et demandent davantage de prévention, plutôt que de répression.

Le 28 mars dernier, deux adolescents ont perdu la vie lors d’une poursuite policière. Le conducteur, dont l’identité n’est pas publique, avait 16 ans. Le passager, un jeune nommé Mehdi, en avait 14. Ils conduisaient alors un véhicule sur la rue Saint-Zotique dans le quartier Rosemont après avoir présumément tiré sur deux automobilistes avec une arme à feu. L’un d’entre eux a été blessé au bras.

Pour Mohamed Noredine Mimoun, coordonnateur et agent de mobilisation au Forum jeunesse de Saint-Michel, il est difficile de concevoir comment deux jeunes se retrouvent à mourir dans de telles circonstances.

Au lendemain de l’incident, c’est à travers les jeunes avec qui il travaille, et qui connaissaient Mehdi, que Mohamed Mimoun a appris le drame. Les jeunes « ne comprennent pas », explique-t-il. « Ils le vivent très mal, il y a beaucoup d’incompréhension. »

« Ils n’arrivaient pas à croire que leur ami – qui dans le quotidien était gentil, solidaire – ait un côté sombre comme ça, qu’il puisse faire une chose pareille », relate-t-il. « Moi même j’étais perturbé, j’ai une fille de treize ans. »

« Les deux jeunes avaient des armes, c’est pas normal », rappelle Beverley Jacques, cofondateur et directeur de DOD Basketball, un organisme qui rassemble les jeunes dans l’arrondissement de Saint-Léonard. À leur âge, « ils devraient plutôt avoir des ballons dans les mains. »

« Nous devons nous poser des questions cruciales : d’où viennent ces armes? Quelles sont les lacunes dans notre système qui poussent nos jeunes vers des choix désespérés? » a-t-il déclaré lors d’un point de presse organisé par DOD Basketball mardi.

Les deux jeunes « ont fait des mauvais choix », concède Beverley Jacques. « Mais soyons honnête, est-ce qu’ils ne sont pas aussi des victimes? Est-ce qu’on ne les a pas poussés à faire ces gestes? »

Le jeune qui était au volant du véhicule, dont la famille a souhaité préserver l’anonymat, devait se rendre à une rencontre d’aide au devoir avec un intervenant de l’organisme le soir du drame. Il ne s’est jamais présenté.

Vulnérabilités exploitées

La semaine dernière, des proches et des membres de la communauté se sont réuni·es à Montréal-Nord lors d’un rassemblement organisé par l’Association de la sépulture musulmane au Québec.

Parmi les jeunes venus se recueillir, l’un d’eux a laissé entendre quelque chose qui est sorti du lot. « Il a dit : “Mehdi a été aveuglé par l’argent” », rapporte Mohamed.

« Il y a une pression sociale chez les jeunes, tant dans leurs communautés réelles que virtuelles, où il y a cette exigence d’argent, de posséder des choses », analyse l’intervenant.

Selon lui, cette pression apparaît de manière beaucoup trop précoce chez plusieurs jeunes, notamment en raison de l’influence des réseaux sociaux. « Ils jouent un grand rôle dans cette exposition : à l’argent, à ce qu’on possède, aux voyages, ce bling bling qu’on met devant les yeux des jeunes et qui leur donne envie de vivre la même chose. »

Dans certains cas, « après, ça devient : “je me fous comment je vais atteindre ça, je veux le vivre” ».

« Ce sont les valeurs que la société prône en ce moment », acquiesce Burt Pierre, intervenant de l’Équipe RDP, un organisme de loisirs et d’intervention de Rivière-des-Prairies. « À travers ces valeurs, les jeunes font des choix, et les gens ne sont pas contents de ces choix, mais les jeunes sont le reflet de la société dans laquelle ils vivent. »

« Ils ont fait des mauvais choix. Mais soyons honnête, est-ce qu’ils ne sont pas aussi des victimes? Est-ce qu’on ne les a pas poussés à faire ces gestes? »

Beverley Jacques

Il rapporte que les jeunes avec qui il travaille éprouvent plusieurs difficultés à trouver un emploi. Certain·es se tournent parfois vers la criminalité afin de répondre à leurs besoins de sécurité financière.

Dans le contexte économique actuel, « la vulnérabilité des jeunes, elle est palpable », explique Burt Pierre.

Selon lui, ce contexte devient dès lors propice au « grooming criminel » dans lequel seraient tombés les deux ados. « Les gens qui sont plus vieux, qui sont dans la criminalité, sont capables de le voir […] et de l’utiliser à mauvais escient. »

Prévention ou répression?

Ce drame met en lumière une série de lacunes dans la prévention de la délinquance auprès des jeunes, pense Mohamed Noredine Mimoun. « Je trouve qu’il y a des failles dans notre fonctionnement », explique-t-il. « Ces failles-là, il faut les nommer : elles sont au niveau de la coopération entre les écoles et le communautaire, au niveau de l’implication des parents. »

Depuis l’événement, l’intervenant a reçu de nombreux appels de parents inquiets, qui soupçonnent leurs jeunes d’être dans une situation similaire. Souvent, « les parents ne sont pas conscients du danger, ils ne savent pas comment faire, et il y a peu de programmes qui s’adressent à eux », déplore-t-il.

Par ailleurs, selon Mohamed Noredine Mimoun, quelques jours avant le drame, Mehdi aurait été impliqué dans un incident à la bibliothèque municipale. La police aurait été appelée sur les lieux.

« J’ai l’impression qu’on appelle la police et la DPJ, on n’appelle plus le milieu communautaire. On ne croit plus à la prévention », déplore-t-il. Dans plusieurs cas, « avant d’en arriver là, il y a quelque chose à faire, il y a toujours quelque chose à faire. »

L’intervention d’un groupe communautaire aurait pu permettre d’assurer un soutien et un accompagnement à Mehdi, qui n’est pas prévu lors d’une intervention des forces de l’ordre, par exemple.

« Avant d’en arriver là, il y a quelque chose à faire, il y a toujours quelque chose à faire. »

Mohamed Noredine Mimoun

Lors du point de presse, Beverley Jacques a également dénoncé le manque de financement dans la prévention de la violence, portée par les organismes communautaires et les intervenant·es de proximité, au profit d’importants investissements dans la répression policière.

Il a rappelé qu’en 2021, le gouvernement provincial avait versé 90 millions $ dans le programme CENTAURE pour les opérations policières contre la violence armée, menées par des corps de police en milieux urbains et la Sûreté du Québec. Selon lui, la même somme aurait dû être consacrée à la prévention communautaire.

« On n’est pas assez [nombreux] sur le terrain », déplore-t-il. « Il y a un manque de respect envers le communautaire, mais la journée où tous les intervenants vont décider de ne plus travailler, les gens vont remarquer l’impact qu’on a. »

Histoire répétée, ignorée

Si la prévention fait du surplace, les besoins, eux, montent en flèches. Au Forum jeunesse de Saint-Michel, le nombre de jeunes qui sont les plus vulnérables – qui ont décroché, qui ont des troubles de comportement ou des problèmes d’agressivité – aurait triplé depuis les dernières années.

« La situation est palpable, elle est visible et elle existe depuis des années », dénonce Burt Pierre. « C’est redondant. »

« Les jeunes sont le reflet de la société dans laquelle ils vivent. »

Burt Pierre

Faut-il attendre plus de décès pour que les gouvernements s’attardent aux besoins des jeunes et des communautés, questionne Beverley Jacques? « Qu’est-ce que ça prend? Est-ce que c’est une question de couleur de peau, de religion? »

« Cette criminalité ne touche pas les personnes qui sont au pouvoir, qui sont majoritairement caucasiennes de souche », dénonce Burt Pierre.

« Si ça avait été leurs enfants qui étaient touchés, je te promets que tout ça serait en train de changer. »

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