Mélina Nantel Journaliste indépendante
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Les disparités raciales au sein du système de protection de la jeunesse québécois sont documentées depuis les années 1980. Toutefois, les recherches démontrant les causes du problème ne l’empêchent pas de persister. Pour réellement agir contre ce phénomène, la chercheuse Alicia Boatswain-Kyte propose un cadre d’analyse basé sur l’anti-racisme.

Alicia Boatswain-Kyte a travaillé pendant dix ans comme intervenante à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Par la suite, en tant que chercheuse, ses recherches lui ont permis de confirmer ce que son expérience lui avait déjà montré : les enfants noirs sont surreprésentés dans le système de protection de la jeunesse.

La professeure adjointe à l’École de travail social de l’Université McGill explique cette surreprésentation par un phénomène qu’elle évalue comme systémique et structurel : le racisme anti-noir.

Une surreprésentation dans l’ensemble du système

Les travaux d’Alicia Boatswain-Kyte ont démontré que les enfants noirs sont cinq fois plus susceptibles que les enfants blancs d’être pris en charge par les services de protection de la jeunesse.

Ils restent plus longtemps en placement et sont moins susceptibles de retourner vivre avec leur famille après le placement.

Ils sont également cinq fois plus à risque de faire l’objet d’un nouveau signalement.

Ces signalements qui ciblent les enfants noirs proviennent d’endroits particuliers : ce sont principalement les écoles (27,8 %) et les services de police (26,5 %) qui les signalent. Pour les enfants blancs, la majorité des alertes proviennent plutôt de la famille ou du voisinage.

La chercheuse suggère également que les enfants noirs anglophones à Montréal sont doublement discriminés : à la fois par leur race et par leur langue. Entre 2011 et 2017, les signalements d’enfants noirs anglophones étaient 3,4 fois plus susceptibles d’être retenus que ceux des enfants noirs francophones.

« S’exprimer dans une langue seconde peut créer une barrière linguistique. Ça peut engendrer des malentendus, des analyses incomplètes ou biaisées d’une situation », explique l’experte.

Des causes profondes et interreliées

Les études antérieures ont pointé plusieurs causes à la surreprésentation : des conditions de vie plus difficiles chez les enfants noirs, un manque de services dans leur communauté et des préjugés raciaux de la part des professionnel·les.

Par exemple, les inégalités économiques persistantes peuvent rendre les familles noires plus vulnérables à l’intervention du système de protection de la jeunesse.

C’est le cas notamment des familles migrantes. Celles-ci doivent s’adapter à de nouvelles normes et valeurs de société, et bénéficient bien souvent d’un accès limité aux ressources économiques, à l’éducation, au logement et aux services sociaux. Les défis se multiplient, et leur vulnérabilité est accentuée.

Des barrières culturelles contribueraient aussi à la surreprésentation des enfants noirs à la DPJ. Marie Suzie Casséus, gestionnaire du projet Option Protection, donne l’exemple de la discipline, parfois bien différente d’une culture ou d’un pays à l’autre. En France, au Gabon ou au Québec, donner la fessée à un enfant pour le discipliner n’est pas perçu de la même façon.

Les défis se multiplient, et la vulnérabilité est accentuée.

C’est d’ailleurs pour pallier un certain nombre de ces défis qu’a vu le jour en 2020 le projet Option Protection, une collaboration entre la DPJ et le Bureau de la communauté haïtienne de Montréal (BCHM). Option Protection permet une médiation culturelle entre les familles des communautés ethnoculturelles et les intervenant·es de la DPJ et du BCHM.

Depuis ses débuts, le projet a appuyé plus de 800 enfants noirs. Il permet d’éviter des signalements et aide les familles à sortir de la DPJ.

Un racisme dénié

Mais pour la chercheuse Alicia Boatswain-Kyte, si ces causes systémiques ont été documentées, la persistance de cette discrimination démontre une négligence éthique de la part de l’ensemble de la société, qui ne fait pas le nécessaire pour renverser la tendance. « Refuser de reconnaître le racisme anti-noir, c’est du racisme anti-noir », plaide-t-elle.

Le racisme anti-noir, enraciné dans la longue histoire du colonialisme et l’esclavage, serait négligé dans les politiques de protection de la jeunesse, où la suprématie blanche domine, explique Alicia Boatswain-Kyte.

Elle rappelle qu’au Québec, la race est souvent invisibilisée dans la collecte de données, perpétuant le racisme anti-noir empêchant son identification et son traitement.

« Refuser de reconnaître le racisme anti-noir, c’est du racisme anti-noir. »

Alicia Boatswain-Kyte

« La DPJ demeure un système primant les valeurs et intérêts du groupe dominant : les individus blancs », explique Alicia Boatswain-Kyte. Les personnes noires y vivent donc des discriminations, malgré un système censé protéger « tous les enfants ». » Ces personnes continuent d’être ciblées, à la fois par le profilage racial, mais aussi par d’autres types de profilage social, comme la pauvreté. 

La chercheuse déplore aussi le manque de financement aux organismes communautaires et aux initiatives par et pour les personnes noires. Une réalité qu’elle associe au concept de capitalisme racial, désignant l’accumulation de richesse par les Blanc·hes aux dépens des Noir·es, notamment à travers l’exploitation et l’aliénation.

Des impacts sur les familles noires

Ce racisme systémique a des conséquences et des effets profonds sur les individus, défend la chercheuse. « Lorsqu’on est victime de racisme, cette déshumanisation amène des traumatismes », explique-t-elle.

Les impacts de la surreprésentation noire à la DPJ se manifestent aussi par une plus grande marginalisation et une stigmatisation accrue des communautés noires dans le regard public, en plus d’avoir des effets négatifs sur le développement et le bien-être des enfants.

« Le contrôle social pathologisant des familles noires les maintient dans un cycle de surveillance et de punition. »

Alicia Boatswain-Kyte

Certaines recherches ont montré que cette discrimination diminue la confiance envers les institutions gouvernementales et de protection de l’enfance. Cette méfiance a des conséquences sur la participation citoyenne et l’accès aux services essentiels.

« Plutôt que de déconstruire les manières dont opère le racisme systémique dans le système, on mise sur le contrôle social pathologisant les familles noires et les maintient dans un cycle de surveillance et de punition », explique-t-elle.

Un cadre anti-raciste

Pour engendrer des changements systémiques, la chercheuse en appelle à de réelles mesures de lutte aux inégalités socio-économiques, à davantage d’investissements au sein d’organismes communautaires par et pour les personnes noires, et à un réel prisme d’analyse anti-raciste dans les formations et les politiques publiques.

Alicia Boatswain-Kyte plaide également en faveur de la diversification des postes de direction, de l’engagement avec les communautés noires pour créer des initiatives anti-racistes, des évaluations régulières sur les notions d’anti-racisme, du soutien aux employé·e

Cet article est réalisé dans le cadre de l’Initiative de journalisme local.

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