Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Dans son jugement rendu vendredi, la Cour internationale de Justice a reconnu un risque de génocide à Gaza, sommant Israël de « prévenir et de punir » de tels actes par ses forces armées. Le gouvernement canadien s’est une fois de plus rangé du côté d’Israël, qui a rejeté la décision. Le ministre du développement international a aussi suspendu son aide financière à la mission onusienne dans l’enclave palestinienne, ce à quoi s’opposent vivement les groupes de défense des droits des Palestinien·nes.  

Comme plusieurs, Danah a été choquée d’apprendre que le Canada entendait suspendre son aide financière à la mission de l’ONU à Gaza, en grande partie responsable de la distribution de l’aide humanitaire là-bas. Selon la jeune étudiante canado-palestinienne, cela met en lumière les contradictions béantes de la politique étrangère canadienne au Proche-Orient.

« Vous refusez de suspendre l’aide financière à une armée, malgré des preuves accablantes à la Cour internationale de Justice selon lesquelles elle commet des crimes de guerre, mais vous êtes prêt à définancer un programme humanitaire de l’ONU sur la base d’une allégation faite par ceux qui sont accusés de génocide ? » s’indigne celle qui est aussi membre du Groupe de solidarité pour les droits humains des Palestiniennes et Palestiniens (SPHR) de l’Université Concordia.

Le ministre du Développement international du Canada, Ahmed Hussen, a annoncé vendredi qu’il suspendait son aide financière à la mission humanitaire des Nations unies à Gaza (UNRWA), après qu’Israël ait accusé douze personnes parmi ses 30 000 employé·es d’avoir été impliquées dans les attaques du 7 octobre.

Le même jour, peu de temps avant l’annonce de ces allégations, la grande majorité des 17 juges qui siègent à la Cour internationale de Justice (CIJ) reconnu de facto le risque d’un génocide à Gaza et exhorté Israël à « prévenir et à punir » ceux qui en ferait l’incitation. Le plus haut tribunal de l’ONU avait sommé Israël de « prendre toutes les mesures en son pouvoir afin d’empêcher » un génocide par ses forces armées et d’assurer l’accès à  l’aide humanitaire à Gaza.

La CIJ a ainsi accepté d’examiner la plainte de l’Afrique du Sud, qui accuse l’État israélien de perpétrer des actes de génocide en Palestine. Le Canada a de son côté réitéré qu’il rejetait la pertinence du dossier présenté par l’Afrique du Sud.

En plus du Canada, un dizaine d’États, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, ont choisi de suspendre leur aide financière à la mission onusienne, qui constitue un partenaire central dans la distribution d’aide humanitaire dans les territoires palestiniens.

Aux yeux de Danah et de ses collègues du SPHR, la sévérité de la réaction canadienne à l’endroit de l’UNRWA et son mutisme quant au jugement de la CIJ est la preuve claire d’un double standard. « Ça démontre ce que nous les Palestiniens avons tenté de prouver depuis longtemps », dénonce-t-elle. « Que nous ne jouons pas sous les mêmes règles. »

« Que ces employés soient coupables ou non des faits qui leur sont reprochés, ça ne mérite absolument pas le définancement [de l’UNRWA]. »

« Je suis choqué que de telles décisions soient prises sur la base du comportement présumé de quelques individus, alors que la guerre se poursuit, que les besoins s’aggravent et que la famine menace », a quant à lui réagit Philippe Lazzarini, le Commissaire-général de l’UNRWA sur son compte Twitter, qualifiant la décision de « punition collective ».

Au moment où la situation humanitaire dans l’enclave palestinienne est catastrophique, l’UNRWA indique qu’elle ne pourra pas continuer ses opérations après la fin du mois de février si le financement n’est pas rétabli d’ici là.

« Les conséquences sur place de ces coupes budgétaires vont à l’encontre des mesures provisoires émises le vendredi 26 janvier par la Cour internationale de Justice » concernant l’augmentation de l’aide humanitaire, a par ailleurs fait remarquer Médecins sans frontières dans un communiqué.  

Mardi, Affaires mondiales Canada a indiqué qu’elle verserait 40 millions $ additionnels en aide humanitaire à Gaza par le biais d’autres organismes, dont le Programme alimentaire mondial et UNICEF.

Incohérences canadiennes

Dans un communiqué paru vendredi après la tombée du jugement de la CIJ, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a dit soutenir la cour de l’ONU, sans toutefois accepter « les prémisses de l’affaire portée par l’Afrique du Sud ». « Il appartient à la CIJ de se prononcer sur le fond de l’affaire, ce qu’elle n’a pas fait aujourd’hui », peut-on lire dans l’annonce. 

La ministre Joly a par la suite réitéré le « droit d’Israël d’exister et de se défendre, conformément au droit international », sans mentionner le risque de violations pourtant identifié par la cour dans son jugement.

« C’est d’une ironie déconcertante », réagit Danah. « C’est choquant parce que Justin Trudeau avait déclaré qu’il respecterait le jugement de la CIJ, et celle-ci a indiqué très clairement que ce n’était pas de la légitime défense. »

Par ailleurs, selon des informations obtenues par The Maple, Affaires mondiales Canada aurait autorisé l’exportation de matériel militaire vers Israël depuis le 7 octobre, début des hostilités. 

Les ministères des Affaires étrangères et du Développement international n’ont pas fait suite à nos demandes de commentaires.

Génocide en continu

Pendant ce temps à Gaza, environ 250 personnes sont tuées par l’armée israélienne tous les jours, un rythme sans précédent depuis le début du 21e siècle, selon Oxfam. Le bilan des morts s’élève désormais à plus de 26 600 personnes. Plus de 65 000 personnes ont été blessées et plus de 1,7 million ont été déplacées, forcée de se réfugier dans des abris d’urgence publics et de l’UNRWA.

Des images troublantes, captées par la chaîne de télévision américaine CNN, montrent des hommes détenus par l’armée israélienne. Israël a indiqué que ces personnes seraient soupçonnées « d’activités terroristes » et auraient été transportées en territoire israélien afin d’y être interrogées. 

Samedi, la chaîne de télévision ITV News a également capté le moment où un groupe de Palestiniens brandissant un drapeau blanc ont été pris pour cible par l’armée israélienne, tuant un homme.

Quelques instants avant sa mort, l’homme avait été interviewé par des journalistes, indiquant qu’il tentait de rescaper des membres de sa famille, coincé·es non loin de là dans une zone encerclée par l’armée israélienne. 

À la frontière israélienne, des manifestant·es sionistes se sont réuni·es afin de bloquer l’entrée de camions d’aide humanitaire dans la bande de Gaza.

Par ailleurs, douze ministres israéliens, dont des membres du Likud, le parti de Benjamin Netanyahu, ont pris part à une conférence voulant le retour de colonies israéliennes à Gaza et le nettoyage ethnique des Gazaoui·es.

Trêve envisagée?

Selon des informations parues dans le New York Times, des négociations entre Israël, le Qatar, l’Égypte et la CIA sont actuellement en cours à Paris en vue d’une possible trêve.

Une proposition d’accord a été remise au Hamas mardi. Le chef du bureau politique de l’organisation, Ismaël Haniyeh, a indiqué qu’il se rendra en Égypte afin de l’examiner et a réitéré vouloir un cessez-le-feu permanent à Gaza.

Si elle est conclue, l’entente pourrait permettre de faire libérer d’autres otages israéliens et des prisonniers palestiniens et permettre une trêve de deux mois.

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