Où est votre humanité?

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Où est votre humanité?

Je prends une pause de ma collaboration avec Postmedia pour protester contre la déshumanisation des Palestinien-nes.

Ce texte est un texte de protestation. Chroniqueuse au Montreal Gazette depuis janvier 2023, je n’écrirai pas de chronique cette semaine. Je passe mon tour.

Ce texte ne se veut en aucun cas une critique des employé·es du journal. Au contraire, je remercie les éditeurs et la salle de nouvelles pour leur soutien et leur bienveillance lors de ma décision et lors de toute cette dernière semaine.

Ceci est une dénonciation des grands titres, notamment dans les journaux du groupe Postmedia, dont fait partie le Montreal Gazette, où le racisme est à peine voilé. Ceci est une dénonciation du traitement inhumain des gens qui souffrent de cette guerre par les médias et les décideurs. Ceci est un texte qui questionne l’humanité de nos instances médiatiques et politiques.

Il n’y a aucun espace dans l’actuel cycle de nouvelles pour de la nuance ou des opinions balancées, équitables et humaines.

Les atrocités commises sur les civil·es ne devraient en aucun cas être célébrées. Les massacres sanglants ne devraient pas être une réponse à l’oppression ni à la violence, peu importe la gravité de la situation. Comme Nelson Mandela l’a dit un jour : « Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté, tout comme je ne suis pas libre si on me prive de ma liberté. L’opprimé comme l’oppresseur sont privés de leur humanité. »

Parlons justement de liberté. Les enfants de Gaza ne savent pas ce qu’est la liberté. Les enfants des kibboutz ont perdu la leur aux mains d’une terreur inouïe. Pourtant, ces enfants, ce ne sont ni le Hamas ni le gouvernement Netanyahou.

Alimenter la haine

Malgré cela, une ligne directrice s’est profilée dans les médias, dans le discours politique et sur les réseaux sociaux durant les dernières semaines. Une ligne directrice qui évacue l’humanité des Palestinien·nes.

Les personnes d’origine palestinienne et arabe ont été maintes fois traitées d’animaux humains, de sauvages, de coquerelles. L’eugénisme est revenu au galop pour comparer les Gazaoui·es aux Israélien·nes. Ezra Yachin, un réserviste de l’armée israélienne de 95 ans et un vétéran de la guerre israélo-arabe de 1948-1949, a été filmé en train de dire à un groupe de jeunes soldats israéliens d’éradiquer les Palestinien·nes, leurs familles, leurs mères, leurs enfants.

Les derniers jours ont été difficiles. J’ai vu des personnalités publiques, des politicien·nes, des animateur·trices de radio partager des nouvelles non confirmées et troublantes. J’ai vu plusieurs célébrités endosser ces théories, même après qu’elles soient réfutées.

J’ai vu des journalistes ignorer la mort du vidéojournaliste libanais Issam Abdallah, comme si sa vie ne comptait pas, comparée à la vie d’autres collègues.

J’ai vu un populaire animateur de radio montréalais dire qu’Israël est « la seule lumière dans la noirceur qu’est le Moyen-Orient ». Ce même animateur continue de partager des informations erronées en associant Palestinien·nes et Hamas, sans aucun fondement et sans aucune sanction de la part de son employeur.

Je refuse d’écrire aussi longtemps que nous, personnes d’origine arabe, ne sommes pas traité·es comme des humains.

Alors que des organisations pacifistes juives et palestiniennes travaillent main dans la main afin de dénoncer ce qui se passe, les manifestations pour la Palestine sont étiquetées « pro-Hamas » sans fondement par les politicien·nes et les médias, ajoutant de l’huile sur le feu de la haine. Par la même occasion, les personnes d’origine palestinienne et arabe voient leurs revendications balayées du revers de la main par les instances politiques, gouvernementales et médiatiques.

Et quand le dommage est déjà fait, même si les civil·es sont déjà privé·es de leur droit de manifester dans certains pays, des excuses à demi-mot sont prononcées discrètement par les médias responsables de ces faussetés, juste avant de passer à la météo, comme si c’était une erreur banale, plutôt qu’une faute grave qui ajoute au fossé de racisme qui est en train de se creuser à coup de désinformation.

Une solitude barbare

Ce sont des jours de solitude pour les Palestinien·nes et les personnes d’origine juive et arabe. Ce sont des jours de solitude pour celles qui veulent faire la paix et protéger la liberté des autres. La liberté de grandir, de vivre, et d’avoir les mêmes possibilités que tout un chacun. Ce sont des jours interminables pour ceux qui sont laissés à eux-mêmes.

Ce sont des journées difficiles pour les journalistes qui se battent constamment contre une machine qui propage les mensonges plus vites qu’ils ne peuvent les démentir.

Ceci est un texte qui questionne l’humanité de nos instances médiatiques et politiques.

Ce sont aussi des jours difficiles pour les personnes d’origine juive qui sont contre l’apartheid, contre la terreur et pour une égalité pacifique. Pour citer Arielle Angel, rédactrice en chef du magazine américano-juif Jewish Current : « Nos organisations juives pour la Palestine n’étaient pas assez puissantes pour empêcher d’autres personnes juives de faire feu sur des Palestinien·nes lors de marches pacifiques à la clôture de la frontière gazaouie, ou pour empêcher que des Palestinien·nes soient licencié·es, harcelé·es et poursuivi·es en justice pour avoir exprimé la réalité de leur expérience ou – Dieu nous en préserve – pour avoir prôné la tactique non violente du boycott. »

« Aujourd’hui, nous n’avons pas de combat commun capable de répondre de manière crédible à ces massacres d’Israélien·nes et de Palestinien·nes. »

Un pays de mots

Durant les derniers jours, je me suis prise à lire Mahmoud Darwish, poète palestinien et figure majeure de la littérature arabe. Je cherche ses idées à travers ses poèmes. Je veux savoir ce qu’il aurait pensé de tout ça. Comment aurait-il réagi? Comment fait-on de l’espace pour la colère et la tristesse de tou·tes sans ignorer la violence qu’ils vivent? Comment brise-t-on cette roue de violence qui traverse les générations et qui continue de se répéter?

J’ai finalement trouvé ma réponse dans un de ses poèmes. Une finale qui s’applique aux peuples juif et palestinien à la fois.

Notre pays est un pays de mots.
Parle, parle,
que je puisse bâtir une route, pierre par pierre.
Notre pays est un pays de mots.
Parle, parle,
que nous puissions connaître une fin à nos voyages.

Si nos pays sont des pays de mots, je fais mon deuil en arrêtant d’écrire.

En n’écrivant pas cette semaine pour le Montreal Gazette, je prends position. Je refuse d’écrire aussi longtemps que nous, personnes d’origine arabe, ne sommes pas traité·es comme des humains. Je refuse d’écrire aussi longtemps que les efforts de paix des Palestinien·nes et des Israélien·nes ne sont pas reconnus. Je refuse d’écrire aussi longtemps que l’on bombarde des hôpitaux. Je refuse d’écrire aussi longtemps que l’on ignore mes sœurs, mes frères, mes cousins et cousines de façon inhumaine.

Je fais mon deuil en arrêtant d’écrire.

Nous sommes loin d’être des métaphores abjectes.

Nous sommes des descendant·es de civilisations qui habitent les terres du Levant depuis des millénaires. Nos prénoms sont composés de mélodies. Nos yeux sont foncés pour mieux absorber la lumière du soleil des jours à venir. Notre peau a la couleur de nos oliviers, si chers à nos cœurs. Nos rires sont forts et contagieux. Notre langue sonne comme la chanson la plus douce. Nous nous reconnaissons dans la lumière et la noirceur des jours. Nous ouvrons nos bras à tou·tes.

Les Palestinien·nes et les personnes d’origine juive ont longtemps voyagé pour trouver leur chez-eux. Laissons les civil·es parler. Laissons-les nous raconter les histoires de leurs familles pour qu’ils puissent nous rappeler notre humanité fragile à travers la leur.