Em Thompson Journaliste · PressProgress
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Le mois dernier, des politiciens conservateurs de haut rang, des dirigeant·es de think tanks et des militant·es ont participé à une conférence confidentielle tenue à Calgary. Au programme, entre autres : la remise en question de l’histoire des pensionnats autochtones du Canada.

Avertissement : Cet article rapporte des termes et des propos violents à l’endroit des Autochtones, qui pourraient heurter les lecteur·trices.

La conférence annuelle Civitas fonctionne selon la « règle de Chatham House », qui signifie que « les participant·es d’une réunion ne divulguent pas l’identité des personnes présentes et ne diffusent pas le programme ».

« L’identité des participants est confidentielle et aucun échange ne peut être enregistré, discuté, diffusé ou attribué à quiconque », peut-on lire sur le programme de la conférence. « Tout membre et tout invité est tenu de respecter la règle de Chatham House. »

Le programme secret de cette année comprend des panels auxquels siégeaient la candidate à la chefferie du Parti conservateur uni de l’Alberta Danielle Smith, le député conservateur fédéral Garnett Genuis et le candidat conservateur provincial Roy Eappen.

Civitas : un rendez-vous pour les influenceurs d’extrême droite

Civitas Canada, connu dans le passé sous le nom de Civitas Society, se veut un forum qui réunit des intellectuel·les adhérant au conservatisme social afin de discuter de « l’un des plus grands défis de la civilisation occidentale : concilier notre désir de liberté individuelle avec le besoin d’ordre social ».

Civitas a été créé par William Gairdner, auteur anti-immigrants qui a milité pour que le Canada pratique « l’autodéfense » devant « le remplacement ethnique ou culturel »; Ted Byfield, fondateur de la revue d’extrême droite Alberta Report; Brian Lee Crowley, fondateur de l’Institut Macdonald-Laurier, ainsi que d’autres tenants du conservatisme social.

La conférence de Civitas est un lieu de rencontre annuelle pour les influenceurs d’extrême droite du Canada.

Candice Malcolm, présidente de Civitas et directrice du site Web de droite True North, décrit sa conférence comme un espace sécuritaire pour les « idées hétérodoxes ».

« Civitas est une société d’idées », a dit Malcolm à PressProgress. « L’organisation fonctionne selon la règle de Chatham House précisément pour que de telles discussions aient lieu sans la crainte que des organisations critiques et malveillantes comme la vôtre nous diffament pour avoir commis le péché d’exercer nos droits politiques les plus fondamentaux. »

« Nous sommes déçus que quelqu’un ait transmis notre programme à votre abominable organisation. »

Selon une copie du programme obtenue par PressProgress, Civitas a tenu l’édition 2022 de sa conférence à l’hôtel Marriott du centre-ville de Calgary entre le 29 avril et le 1er mai.

Au programme figuraient des panels comme « Genre, biologie et la révolution woke », « Comment faire du Canada le pays le plus pro-famille du monde » ou « L’échec lamentable de nos institutions à l’ère de la COVID ».

À la présidence de ce dernier panel, on peut voir le nom de Danielle Smith, candidate à la chefferie du Parti conservateur uni de l’Alberta.

À l’animation du panel sur le genre et les wokes, on lit le nom de Roy Eappen, candidat du Parti conservateur du Québec. Ce médecin monarchiste et conservateur est connu pour ses positions anti-avortement. Sur son panel se trouvaient, entre autres, Barbara Kay, chroniqueuse au National Post et au Epoch Times, et Linda Blade, coach et ex-athlète olympique. Ces deux personnes ont écrit un livre dénonçant « l’activisme trans » dans le sport, publié par le média de droite Rebel News.

Toujours selon le programme, le député du Parti conservateur du Canada Garnett Genuis présentait quant à lui une communication sur le pape Jean-Paul II dans le cadre d’un panel matinal intitulé « La philosophie au déjeuner ».

Parmi les autres intervenant·es connu·es, on compte Hamish Marshall, ancien directeur de campagne d’Andrew Scheer, Michael Binnion, président et chef de la direction de la pétrolière Questerre Energy, John Carpay, président du Centre de justice pour les libertés constitutionnelles, Bill Robson, chef de la direction de l’Institut C.D. Howe, Ian Brodie, ancien chef de cabinet de Stephen Harper, et Mark Milke, chercheur principal à l’Institut Fraser et ancien directeur général de la recherche au Canadian Energy Centre.

Le programme du samedi prévoyait un cocktail et d’autres événements animés par le « maître de cérémonie W. Breff Wilson », millionnaire et vedette locale.

Révisionnisme autour des pensionnats

Plus tôt dans la journée, le programme prévoyait un panel intitulé « Les pensionnats indiens et le problème des “tombes anonymes” », animé par Tom Flanagan, ancien conseiller de Stephen Harper. Cet opposant de longue date des droits autochtones a déjà qualifié le programme des pensionnats de « visionnaire ».

Dans une déclaration, Flanagan a dit ne pas être autorisé à discuter de son panel. « Les actes de la conférence Civitas sont confidentiels », a dit Flanagan à PressProgress. « Aucun commentaire. »

Questionnée à savoir pourquoi Civitas déciderait d’inclure un panel sur les pensionnats autochtones, la présidente Candice Malcolm a répondu que l’organisation cherche à remettre en question certaines « présomptions de base ».

« Le panel était intéressant et a suscité la réflexion », a dit Malcom à PressProgress. « J’étais d’accord avec certains points avancés par les panélistes, et j’étais en désaccord avec d’autres. C’est tout à fait dans l’esprit de Civitas. »

Plus tôt cette année, Flanagan déclarait à True North que les annonces faisant état de centaines de tombes anonymes sur les sites d’anciens pensionnats autochtones étaient de « fausses nouvelles ». Flanagan a aussi déclaré que le « wokisme » discréditait de « nombreux récits positifs » sur les pensionnats autochtones.

Le panel de Flanagan à Civitas comptait trois invité·es remettant en doute l’histoire des pensionnats autochtones : Frances Widdowson, Hymie Rubenstein et Rod Clifton, d’ancien·nes universitaires connu·es pour leur révisionnisme historique.

La présentation de l’ancien professeur Hymie Rubenstein posait la question « 150 000 enfants ont-ils été “forcés de fréquenter” les pensionnats indiens ? »

L’ancien enseignant de pensionnat Rodney Clifton présentait une communication intitulée « Ma vie dans deux pensionnats indiens ». En 2008, Clifton publiait un texte dans le National Post intitulé « Pour bien des enfants autochtones, fréquenter les pensionnats a été une expérience positive ».

Frances Widdowson, ancienne professeure à l’Université Mount Royal de Calgary dont la communication était intitulée « À quels dangers s’exposent les professeurs qui abordent ces tombes anonymes ? », défend depuis longtemps le programme des pensionnats autochtones.

Co-autrice de Disrobing the Aboriginal Industry, publié en 2008, elle répond aux « accusations » de génocide culturel en avançant que les pensionnats ont eu des effets positifs sur les enfants autochtones, puisque ces établissements cherchaient à les éloigner de leurs « superstitions animistes » et à « favoriser l’autodiscipline ». Le livre avance que l’échec des pensionnats sur ces points a condamné les peuples autochtones à la « dépendance économique ».

Widdowson a aussi déclaré que l’histoire d’oppression qui afflige les peuples autochtones est délibérément déformée dans le but de faire reconnaître des « droits spéciaux » et des « avantages sur la base de l’ascendance » aux peuples autochtones.

Récemment, Widdowson soutenait que la Commission de vérité et réconciliation ainsi que les efforts de compensation pour les survivant·es ne servaient que les « élites néotribales ».

Pour Craig Proulx, professeur à l’université St Thomas, le livre de Widdowson n’est qu’un « épouvantable » ramassis de « foutaises de droite aussi racistes qu’exécrables ».

« On demande à ces individus de droite de commenter chaque mouvement de défense du territoire », dit Proulx en parlant des panélistes de Civitas. Il ajoute que ces panels servent à « donner une légitimité intellectuelle aux points de vue et aux actions » de ces « racistes motivés par l’idéologie ».

Liens avec une milice d’extrême droite

La relation de Frances Widdowson et de l’animateur du panel Tom Flanagan remonte au moins à 2010, alors que Widdowson organisait un forum intitulé « Nouvelles avenues de politiques publiques autochtones » pour le Frontier Centre for Public Policy, un think tank de droite. À cette occasion, Widdowson et Flanagan s’exprimaient aux côtés de Gary McHale et Mark Vandermaas, deux membres d’une « milice » d’extrême droite.

Durant le conflit territorial de Grand River de 2006 à 2009, McHale et Vandermaas étaient très impliqués dans des manifestations anti-Autochtones. Vandermaas a pris la parole à des rassemblements organisés par le groupe antimusulman d’extrême droite Pegida, et McHale est fondateur et porte-parole de la « Caledonia Militia », une milice prête à employer la « force » contre les défenseur·euses du territoire de la communauté Six Nations de Grand River au nom des propriétaires terriens de la région.

Une pétition signée par des centaines d’universitaires avait condamé Widdowson pour avoir invité à McHale et Vandermaas.

Selon Kurt Phillips, membre du conseil d’administration du Réseau canadien anti-haine, les liens de McHale et de Vandermaas avec l’extrême droite étaient déjà bien connus à l’époque.

« Vandermaas était et est encore proche de Pegida en Ontario », a dit Phillips à PressProgress. « Et depuis longtemps, l’extrême droite s’allie aux vues anti-Autochtones de McHale. »

« Parmi les groupes qui ont assisté à ses manifestations dans la ville de Caledonia, [voisine de la communauté Six Nations de Grand River,] on retrouve la Northern Alliance, la Canadian Heritage Alliance et Paul Fromm », précise Phillips. « Que Widdowson et Flanagan s’allient à ces individus est assez révélateur. »

Rhétorique raciste

William Gairdner, fondateur de Civitas, devait donner une présentation sur les « quatre phases du libéralisme » après le panel de Tom Flanagan sur les pensionnats. Gairdner a récemment publié plusieurs billets de blogue défendant les pensionnats autochtones.

« De nombreux Canadiens ont décrit leurs années au sein du système des pensionnats comme très positives », a écrit Gairdner. Il affirme aussi que ces établissements ont déployé des « efforts […] pour éduquer, nourrir et héberger des enfants indiens dans le besoin et les aider à faire la transition dans la réalité de la civilisation européenne, qui était devenue une force dominante dans leur vie ».

De manière plus inquiétante, Gairdner a déclaré que le taux de décès élevé dans les pensionnats n’était pas causé par des abus ou de la négligence, mais par la constitution génétique des enfants autochtones, ce qu’il appelle leur « biochimie indienne ».

« Les Amérindiens ont toujours connu des taux de décès incroyablement plus élevés que les groupes de souche européenne face aux maladies infectieuses », peut-on lire dans le texte de Gairdner. « En réalité, nos pensionnats ont peut-être même protégé les enfants autochtones de taux de décès beaucoup plus élevés ».

On reconnaît ici une vieille rhétorique raciste basée sur une méthodologie très douteuse. Comme souligné par les chercheuses Lena Faust et Courtney Heffernan, la tuberculose était la cause la plus fréquente de décès par maladie dans bien des écoles. Les causes d’infection à la tuberculose sont bien connues. Dès 1907, le médecin-hygiéniste en chef du ministère des Affaires indiennes soulignait que les conditions de vie dans les pensionnats, où la faim, la malnutrition, le surpeuplement et la mauvaise ventilation étaient courants, représentaient des conditions idéales de transmission de la maladie.

Aucun des intervenant·es du panel sur les pensionnats n’a répondu aux demandes d’entrevue de PressProgress.

La candidate à la chefferie du Parti conservateur uni, Danielle Smith, a toutefois déclaré qu’elle se distanciait du panel de Flanagan. « Je n’ai pas assisté aux autres présentations ni aux discussions qui ont suivi. Je ne les ai pas entendues », a dit Smith à PressProgress, ajoutant qu’elle « avait été invitée à animer un panel sur la gestion de la pandémie ».

« En ce qui me concerne, il est évident que le système des pensionnats a été néfaste. Ces enfants n’auraient jamais dû être enlevés de force à leur famille. »

Ni le député conservateur Garnett Genuis ni la présidente de Civitas Candice Malcolm n’ont répondu aux demandes d’entrevue de PressProgress au moment de la publication initiale de cet article.

Cet article est d’abord paru en anglais sur PressProgress. Il a été traduit par Miriam Hatabi pour Pivot.

Mise à jour : Cet article a été mis à jour pour inclure les déclarations de Danielle Smith et de Candice Malcolm, qui ont été reçues après la publication initiale.

Ajout : Les détails sur les panels animés par Garnett Genuis et Roy Eappen ont été ajoutés par Pivot.

Une copie du programme complet de l’édition 2022 de la conférence de Civitas est accessible ci-dessous :

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