Le droit doux d’être médiocre, gentil et dangereux

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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Le droit doux d’être médiocre, gentil et dangereux

À la DPJ, le regard surpris du ministre Carmant n’a protégé aucun enfant.

Lionel Carmant ne sollicitera pas de nouveau mandat. 

La CAQ, elle, pourrait survivre politiquement à son départ ou céder sa place. Peu importe : les conséquences des décisions prises sous ce gouvernement ne disparaîtront pas avec une éventuelle alternance au pouvoir.

Et pendant ce temps, il ne semble pas se passer une semaine sans qu’une nouvelle histoire triste ou troublante concernant la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ne nous parvienne. Le tout contraste avec ce regard de blaireau surpris que semble régulièrement afficher Lionel Carmant, ministre responsable des Services sociaux.

Le 30 octobre 2025, ce médecin avait quitté ses fonctions de ministre et le caucus caquiste, dans la foulée de la réforme de la rémunération des médecins. Il expliquait alors faire « le choix de [sa] famille », son épouse et sa fille étant elles aussi médecins. Quelques mois plus tard, il revenait au caucus en expliquant : « Pour mon ami François, je suis là. » 

Cette capacité à tracer des lignes rouges et à nommer ses loyautés, on aurait aimé la voir se manifester avec autant de netteté lorsque ce sont les enfants confiés à l’État qui en paient le prix.

La violence que l’État reproduit

Dans les années 1990, Tupac Shakur popularisait T.H.U.G. L.I.F.E. : « The Hate U Give Little Infants Fucks Everybody ». Une formule brutale pour exprimer une idée assez simple : ce qu’une société fait subir à ses enfants finit par lui revenir. Dans une société qui s’inquiète par ailleurs de son avenir démographique, l’aveuglement est d’autant plus étrange. Mais même sans cet enjeu, la dignité et la sécurité d’un enfant devraient suffire comme arguments.

Comment qualifier alors un système qui peut faire subir aux enfants certaines des violences dont il prétend justement devoir les protéger?

En 2023, Radio-Canada révélait l’ampleur des fouilles complètes pratiquées dans les centres jeunesse. Dans certains cas, des jeunes devaient retirer tous leurs vêtements, y compris leurs sous-vêtements, pour subir une inspection visuelle de leur corps. 

Trois ans plus tard, Le Devoir en recensait au moins 22 220 depuis 2022, un total lui-même incomplet puisque certains établissements n’avaient pas fourni toutes les données demandées. 

Dans certains de ces cas, des jeunes placés sous la responsabilité de l’État, dont plusieurs ont précisément connu la violence, les ruptures ou des atteintes à leur intégrité, ont ainsi été forcés de se dévêtir au nom de leur protection.

À un certain moment, il faut se demander si l’institution interrompt la violence ou si elle apprend simplement à la reproduire administrativement.

Le syndrome Gérald Tremblay : toujours découvrir après

Il y a quelque chose chez Lionel Carmant qui me rappelle l’ancien maire de Montréal, Gérald Tremblay : cette impression d’un homme convenable qui découvre constamment ce qui se déroule sous son autorité.

Granby, en 2019, aurait dû être un point de rupture. Carmant était déjà ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux lorsque la mort d’une fillette laissée pour compte par la protection de l’enfance a exposé les défaillances du système. Il avait alors demandé deux enquêtes

La Commission Laurent devait ensuite permettre de repenser le système. Pourtant, les révélations ont continué.

En 2023, les fouilles. Puis, en 2024, les allégations d’abus sexuels impliquant des éducatrices à Cité-des-Prairies. Carmant s’est alors dit écœuré : « Ça lève le cœur. » 

Il fallait désormais faire un « grand ménage ». 

Je ne doute même pas nécessairement de la sincérité de son indignation.

Mais un ministre n’est pas le commentateur de son ministère.

À force de sembler découvrir les problèmes après les journalistes, les commissions et les organismes de défense des droits, l’étonnement lui-même finit par devenir une partie du problème.

Voir l’immigration, ne pas voir la race

Cette capacité à voir certains problèmes et pas d’autres me trouble particulièrement.

Les travaux déposés devant la Commission Laurent étaient pourtant assez explicites. Une étude citée dans ces travaux indiquait qu’un enfant noir vivant dans un territoire à forte concentration de population noire est deux fois plus susceptible d’être signalé à la protection de la jeunesse que les autres enfants. Dans un territoire à faible concentration de population noire, il l’est dix fois plus. Parmi les facteurs permettant d’expliquer cette surreprésentation, la Commission relève notamment « l’exposition à de la discrimination raciale », y compris dans les signalements des professionnels et les décisions concernant ces enfants. 

Je peine à identifier le moment où une telle disproportion est devenue, sous Carmant, une urgence politique.

En revanche, le 30 octobre 2024, Carmant affirmait à l’Assemblée nationale que « l’impact des nouveaux arrivants sur la demande à la protection de la jeunesse » était « réel ». 

Le même jour, La Presse rapportait pourtant que Québec ne disposait pas de données permettant de mesurer l’incidence réelle de l’immigration sur la hausse des signalements à la DPJ. 

Drôle de sens de la vision : voir un problème chez les familles immigrantes sans chiffres, mais beaucoup moins bruyamment celui qui frappe de manière documentée les enfants noirs.

L’anesthésie de la bienveillance

Lionel Carmant semble être un homme gentil. Peut-être l’est-il réellement.

Le problème commence lorsqu’on confond décence personnelle et compétence ministérielle. 

Mais entre un ministre gentil et un ministre à la hauteur de ses responsabilités, lequel choisiriez-vous?

Le 31 juillet 2026, la Cour supérieure a condamné l’ex-ministre caquiste Caroline Proulx à assumer plus de 60 000 $ en dommages après son intervention dans l’annulation d’un événement antiavortement au Centre des congrès de Québec. Le juge a qualifié l’exercice de ses pouvoirs d’« arbitraire et abusif »

Le cas est juridiquement différent. Mais il soulève une question qui dépasse Proulx comme Carmant : comment penser l’imputabilité lorsque le préjudice ne découle pas d’un geste politique isolé, mais d’une accumulation de mauvaises décisions, d’inactions face aux dysfonctionnements de plus en plus apparents?

Combien de scandales faut-il avant que l’accumulation elle-même devienne une question d’imputabilité?

Le legs de Lionel Carmant ne devrait pas être mesuré à sa courtoisie, à ses bonnes intentions,ni à l’émotion qu’il manifeste lorsqu’un nouveau scandale éclate.

Un ministre n’est pas seulement responsable de ses intentions. Il doit aussi répondre des institutions qu’il dirige, des avertissements qu’il reçoit et des problèmes qui persistent sous son autorité.

Lorsque la médiocrité institutionnelle touche des enfants, elle cesse d’être simplement médiocre.

Elle devient dangereuse.