Madame Rechie Valdez, ministre des Femmes et de l’Égalité des genres,
Nous sommes une coalition d’organisations féministes et nous vous écrivons avec une profonde inquiétude et le plus grand sentiment d’urgence.
Mohan Bhagwat, chef du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), prévoit de visiter le Canada le 31 août prochain. Lui et son organisation constituent une menace pour les valeurs canadiennes, en particulier les droits des femmes et l’égalité des genres.
Une vaste coalition regroupant plus de 40 organisations de la société civile canadienne, notamment des groupes de défense des droits des femmes, des syndicats et des organisations confessionnelles, a lancé un appel urgent pour que l’entrée sur le territoire lui soit refusée, car il représente une menace immédiate pour la sécurité publique et la sécurité nationale.
Les organisations ont adressé une lettre au ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, faisant valoir qu’il existe des motifs légaux d’inadmissibilité à l’encontre de Mohan Bhagwat en raison des liens avérés entre des entités liées au RSS et l’ingérence étrangère, la répression transnationale, le harcèlement d’universitaires et de militant·es canadien·nes, la propagation d’un discours haineux violent à l’encontre des minorités de la diaspora indienne.
Le RSS est le mouvement fasciste le plus ancien au monde, dont les origines remontent aux années 1920. C’était d’ailleurs un membre du RSS qui a assassiné Mahatma Gandhi. Madhav Sadashivrao Golwalkar, idéologue du RSS, avait déclaré que la « purge de la race sémitique – les Juifs », menée par l’Allemagne, constituait une leçon potentielle pour l’Inde en ce qui concerne les populations minoritaires. Le RSS et ses alliés se sont engagés à transformer la démocratie laïque indienne en « Hindutva », un État ethno-nationaliste hindou, où le contrôle du corps des femmes et de leur autonomie constitue un pilier essentiel de leur idéologie.
Le parti au pouvoir en Inde, le Bharatiya Janata Party (BJP), est la branche politique du RSS. L’Inde d’aujourd’hui est le reflet de l’Allemagne nazie des années 1930, où le fait d’appartenir à une minorité, en particulier en tant que femme, peut exposer à des lynchages, à l’humiliation publique, à l’intimidation, au harcèlement, au congédiement et à la privation de ses droits civiques.
Les minorités musulmanes, chrétiennes, dalits, adivasis (autochtones) et sikhes vivent dans une insécurité permanente. Les femmes issues de ces communautés sont systématiquement prises pour cibles par une misogynie sanctionnée par l’État, leurs corps étant traités comme des champs de bataille pour le contrôle communautaire — par le biais de violences sexuelles, de stérilisations forcées, d’enlèvements, de conversions et de la privation de leur autonomie reproductive et juridique.
Les défenseur·euses des droits humains, les journalistes et les enseignant·es sont réduit·es au silence, menacé·es, intimidé·es, placé·es en détention en vertu d’une législation draconienne ou tout simplement éliminé·es physiquement. Early Warning Project classe l’Inde au 4e rang des pays présentant le risque le plus élevé de massacres parmi 168 pays. Le RSS a été cité par des organismes internationaux crédibles et légitimes, tels que la Commission des États-Unis sur la liberté religieuse internationale, pour de graves violations de la liberté religieuse, du harcèlement ciblé et de la subversion politique en Inde et ailleurs, y compris au Canada.
En tant que ministre chargée des Femmes et de l’Égalité des genres, il est important que vous reconnaissiez la vision idéologique scandaleuse de ce groupe à l’égard des femmes. Des chercheuses féministes ont démontré que la misogynie, ainsi que les politiques anti-féministes et anti-genre, ne sont pas accessoires à l’Hindutva, mais constituent le fondement même de son projet.
La misogynie de l’Hindutva s’exerce sur les plans idéologique, pédagogique et physique. Les travaux universitaires consacrés à la « manosphère indienne » révèlent comment les plateformes numériques sont utilisées pour façonner l’identité des jeunes hommes, y compris au sein de la diaspora indienne au Canada. Elle s’appuie sur des pédagogies qui affirment la suprématie de la civilisation hindoue, tout en ancrant une misogynie profonde dans leur construction de soi et de la nation. Les corps des femmes sont à la fois mis au service de l’idéologie nationaliste hindoue et soumis à un contrôle violent lorsqu’ils transgressent les frontières communautaires, par exemple lorsque les femmes se marient en dehors de leur caste ou de leur religion.
La visite de Bhagwat ne fera que renforcer et légitimer cette idéologie même qui menace la sécurité et la dignité des femmes, en particulier celles issues des communautés minoritaires. L’idéologie hindutva considère que la valeur sociale d’une femme est principalement liée à ses capacités biologiques et domestiques en tant que mère et gardienne de la culture traditionnelle ; elle s’oppose farouchement au féminisme occidental, qu’elle accuse de promouvoir une autonomie individuelle absolue et de perturber la « nation hindoue ».
Dans cette vision du monde, les femmes jouent un rôle d’assistantes au sein d’une hiérarchie dominée par les hommes — institutionnellement codifiée au sein même du RSS, dont les membres sont exclusivement masculins ; les femmes ne peuvent rejoindre une branche auxiliaire exclusivement féminine qu’en tant que « sevikas » (servantes), et non en tant qu’égales ou dirigeantes.
L’idéologie du RSS est manifeste dans les États indiens contrôlés par le BJP, où les femmes issues des castes subordonnées sont victimes de violences sexuelles atroces, d’agressions et de meurtres.
Dans ces mêmes États, des lois ont été adoptées contre le « love jihad », une attaque fallacieuse visant les populations musulmanes minoritaires, qui, en diffusant l’idée d’une prétendue mission musulmane visant à convertir de force les femmes hindoues à l’aide de fausses promesses de mariage, fait appel aux sentiments fondamentaux de sûreté, de sécurité, de dignité des femmes et de patriarcat chez les hindous. Cela met en danger les musulman·es, les couples interconfessionnels et l’autonomie des femmes hindoues. La campagne du « love jihad » est propagée par Mohan Bhagwat lui-même, le RSS et ses organisations affiliées, et prétend à tort que les hommes musulmans ciblent systématiquement les femmes hindoues en vue de leur conversion par le mariage. Ce discours a alimenté la violence des milices, le harcèlement et la criminalisation des relations interconfessionnelles en Inde.
Dans l’État indien du Manipur, gouverné par le BJP, des femmes autochtones ont été déshabillées, exhibées et violées, dans le cadre d’un conflit communautaire que le BJP est accusé d’attiser.
L’arrivée de Bhagwat sur le sol canadien apportera un puissant aval à ces idées, encourageant les sympathisants d’ici à amplifier et à normaliser cet autoritarisme sexiste. Pour les femmes d’origine indienne au Canada — en particulier les femmes musulmanes, dalits, sikhes et chrétiennes, qui sont déjà des cibles très visibles de la violence de l’Hindutva —, cette visite va exacerber le climat de peur et d’intimidation. Elle encouragera ceux qui cherchent à contrôler le corps, les choix et l’autonomie des femmes sous prétexte de préservation culturelle et d’hindouphobie, et conférera de la crédibilité à un mouvement qui vise à faire reculer les acquis féministes durement gagnés.
Les conséquences néfastes se feront sentir dans nos communautés, nos lieux de travail, nos écoles et nos foyers. Autoriser l’entrée de Bhagwat constitue une atteinte directe à la sécurité, à la dignité et aux droits des femmes et des minorités de genre à travers tout le pays.
Au Canada, des femmes ont déjà été prises pour cible. Par exemple, en 2022, la cinéaste queer d’origine indienne Leena Manimekalai a été harcelée par des partisans de l’Hindutva au Canada, recevant des menaces de mort et faisant l’objet de plaintes pénales en Inde (ce qui l’a empêchée de retourner dans son pays) pour avoir réalisé un court-métrage dans le cadre de son master en beaux-arts.
L’année dernière, la COHNA (Coalition des hindous d’Amérique du Nord), une organisation étrangère alliée au RSS, a divulgué les données personnelles de membres du Centre communautaire des femmes sud-asiatiques de Montréal (SAWCC). Ce dernier a déposé une plainte à ce sujet auprès de la section chargée des crimes et incidents haineux de la police de Montréal.
La visite de Mohan Bhagwat exposera les Canadien·nes d’origine indienne, notamment ceux et celles issu·es de milieux hindous et musulmans, à des risques de harcèlement, d’ostracisme au sein des espaces religieux et communautaires, ainsi qu’à des intimidations lorsqu’ils rendront visite à leur famille en Inde.
Autoriser le chef d’un réseau paramilitaire violent à entrer au Canada menace les populations minoritaires canadiennes vulnérables — notamment les musulman·es, les sikh·es, les chrétien·nes, les juif·ves et les dalits — et porte atteinte à leurs droits garantis par la Charte.
Nous vous demandons, en votre qualité de ministre des Femmes et de l’Égalité des genres, de faire part de toute urgence de nos préoccupations au ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, à la ministre de l’Immigration, Lena Metlege Diab, au ministre de la Justice Sean Fraser et à la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, afin qu’iels prennent des mesures d’urgence dans cette affaire et appliquent la législation canadienne.
En tant que coalition d’organisations féministes, nous souhaitons vous rencontrer si possible et vous demandons de bien vouloir nous tenir informées des mesures prises, afin de garantir que Mohan Bhagwat n’entre pas au Canada.
Canadian Council of Muslim Women
Critical Diasporic South Asian Feminisms Collective
Fédération des femmes du Québec
Femmes de diverses origines/Women of Diverse Origins
South Asian Women’s and Immigrants’ Services Inc.
South Asian Women’s Community Centre