Bifan Sun Journaliste – Initiative de journalisme local · Pivot
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À compter du 1er mars, les enfants demandeurs d’asile en situation de handicap au Québec ne recevront plus la seule allocation qui leur était spécifiquement réservée. Les organismes et les professionnel·les de la santé dénoncent cette décision « inhumaine » du Ministère de la Santé, soutenant qu’elle creuse les inégalités d’accès aux soins et compromet, à long terme, le développement et l’inclusion de ces enfants. Elle s’ajoute à une série de coupes aux services envisagées par Québec qui risquent de précariser davantage les demandeur·euses d’asile.

À compter du 1er mars, les enfants demandeurs d’asile en situation de handicap au Québec ne recevront plus l’Allocation pour enfants à besoins particuliers (AEBP), une prestation mensuelle de 413 $ offerte à travers le Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA).

Le 13 février, une coalition d’organismes et de professionnel·les de la santé — dont la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, le Collectif Bienvenue, la Société québécoise de la déficience intellectuelle et l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux — a tenu une conférence de presse à Montréal pour dénoncer cette décision jugée « inhumaine et contre-productive ». 

Selon le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), seulement 330 enfants bénéficiaient de l’AEBP en 2024-2025, ce qui représente une enveloppe d’environ 1,3 million $ pour le MSSS, soit 0,002 % de ses dépenses totales de 63,6 milliards $ pour la même période.

À noter que le MSSS a arrêté d’accepter toute nouvelle demande depuis le 15 avril 2025. Le nombre réel d’enfants touchés par l’abolition de cette allocation pourrait donc être plus élevé.

« C’est cruel, parce qu’on parle d’une toute petite enveloppe qui permettait de soutenir les familles les plus vulnérables d’entre toutes. Pourquoi on vient s’acharner contre ces familles-là, qu’on a déjà exclues des autres prestations? », déplore Maryse Poisson, directrice de l’intervention sociale au Collectif Bienvenue, un organisme au service des demandeur·euses d’asile basé à Montréal.

« Une société se juge à la façon dont elle traite les plus vulnérables. »

Katherine*, ancienne bénéficiaire de l’AEBP

Interrogé par Pivot, le Ministère explique par courriel que « la mission première du Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA) est d’offrir des services psychosociaux et de santé aux personnes en demande d’asile. L’offre d’une allocation pour enfants à besoins particuliers n’est pas conforme aux orientations initialement établies par le gouvernement. Elle ne fait pas partie du panier de services gouvernementaux. Il s’agit de rétablir l’équité dans l’accès aux services, et à recentrer les activités du programme à sa mission réelle ».

Or, les organismes soulignent que cette allocation a été mise en place justement pour pallier l’inadmissibilité des enfants demandeurs d’asile handicapés aux suppléments réservés aux enfants à besoins particuliers avec statut permanent. Au Québec, ces derniers reçoivent un total allant jusqu’à 525 $ par mois du gouvernement fédéral et de Retraite Québec.

Par courriel, le MSSS maintient que les familles touchées ont accès à d’autres programmes d’aide dans le réseau, citant le Supplément du budget familial, le Programme d’aide sociale, le Programme de solidarité sociale et l’Allocation-logement. Or, aucun de ces programmes ne constitue l’équivalent de l’AEBP, qui est spécifiquement destinée aux enfants demandeurs d’asile en situation de handicap.

Une inégalité se creuse à long terme

Si la société québécoise reconnaît généralement que les familles ayant un enfant handicapé ont des besoins financiers supplémentaires, cela est d’autant plus vrai pour les demandeur·euses d’asile.

« On parle de familles qui se trouvent dans des situations très, très, très précaires », constate la Dre Julie Nadeau-Lessard, pédiatre générale à la Clinique multiculturelle de l’Hôpital de Montréal pour enfants, dont les client·es sont majoritairement des enfants demandeurs d’asile.

Elle explique que ces enfants nouvellement arrivés présentent déjà des retards dans l’évaluation de leur handicap, dus à un parcours migratoire compliqué ou à un accès limité aux soins et aux services dans leur pays d’origine.

Selon les organismes, en plus de couvrir les coûts générés par les besoins particuliers — comme les équipements adaptés et les diètes médicales plus coûteuses, l’AEBP permet surtout de compenser en partie les pertes de revenus des parents, dont la disponibilité pour travailler peut être considérablement réduite en raison des besoins fréquents de suivis médicaux de leur enfant.

D’après Maryse Poisson et la Dre Julie Nadeau-Lessard, sans cette allocation, beaucoup de parents se retrouveraient constamment face à un choix « impossible » entre emmener leurs enfants à un rendez-vous nécessaire et aller travailler afin de pouvoir payer le logement, la nourriture et les frais d’avocat en immigration, jusqu’à ce qu’ils obtiennent la résidence permanente et deviennent ainsi admissibles aux suppléments pour enfants handicapés offerts par le gouvernement fédéral et Retraite Québec. 

En retirant l’AEBP sans proposer d’alternative équivalente, le Québec risque de plonger les enfants demandeurs d’asile handicapés dans une inégalité d’accès aux services de santé pendant plusieurs années, vu les longs délais de traitement des demandes d’asile et de résidence permanente au Québec.

« On voit au jour le jour des familles bénéficiaires de cette allocation. On voit la différence que ça fait pour leur permettre d’avoir un minimum de dignité, puis un minimum de capacité à s’occuper de leurs enfants au meilleur de leurs moyens », dit Dre Julie Nadeau-Lessard.

« Si les enfants handicapés n’ont pas les soins nécessaires dès le jeune âge pour pallier leur handicap, c’est des séquelles qui vont traîner toute leur vie, puis qui vont finir par nous coûter plus cher », soutient une travailleuse sociale qui travaille auprès de demandeur·euses d’asile. Elle souhaite rester anonyme par crainte de représailles.

« Ça hypothèque grandement leur avenir puis leur inclusion dans la société québécoise par la suite », déplore également Amélie Duranleau, directrice générale de la Société québécoise de la déficience intellectuelle. « Ça va créer une dépendance probablement accrue sur les services publics. »

Cri du cœur d’une mère monoparentale

Si l’AEBP donnait un peu de flexibilité à certaines familles pour assurer les suivis nécessaires, elle était une bouée de sauvetage pour d’autres. C’était le cas pour Katherine*, une mère monoparentale récemment acceptée comme réfugiée, avec deux jeunes enfants à charge, dont l’un, âgé de quatre ans, est atteint de paralysie cérébrale.

« J’aimerais bien travailler, mais je ne peux m’engager à rien. On peut m’appeler à tout moment pour une urgence, ce qui arrive tout le temps », raconte-t-elle, « [mon enfant] a besoin d’aller à l’hôpital presque tous les trois jours », sans compter les différents rendez-vous de thérapie.

« Je suis toujours tendue, même en ce moment, j’ai l’impression de l’entendre pleurer et respirer fort », dit-elle en entrevue, dans un café en face du centre de réadaptation où son enfant handicapé venait d’être pris en charge.

Malgré sa demande d’asile approuvée, Katherine n’aura pas accès au Supplément pour enfant handicapé de Retraite Québec avant d’avoir reçu son Certificat de sélection du Québec (CSQ). Cette étape supplémentaire est exigée par le gouvernement provincial avant de pouvoir déposer une demande de résidence permanente auprès du fédéral.

En attente de leur CSQ depuis plus de deux mois, Katherine et ses enfants se trouvent aujourd’hui coincés dans les limbes.

La famille touche une prestation mensuelle d’aide sociale d’environ 1200 $. Dès le mois prochain, il ne restera plus qu’environ 300 $ pour toute la famille après le paiement du loyer.

« On voit la différence que l’allocation fait pour permettre aux familles d’avoir un minimum de dignité, puis un minimum de capacité à s’occuper de leurs enfants au meilleur de leurs moyens. »

Julie Nadeau-Lessard, pédiatre générale à la Clinique multiculturelle de l’Hôpital de Montréal pour enfants

« C’est un abus, une insulte », réagit Katherine à la suppression de l’AEBP, qui représente une réduction de 25 % de son revenu.

« Une société se juge à la façon dont elle traite les plus vulnérables, n’est-ce pas? », lâche-t-elle.

« Peu à peu, on se sent étouffés et abandonnés », soupire Katherine. En arrivant au Canada, « on se dit, enfin, on peut respirer, on peut être en paix. Mais tout à coup, on commence à sentir qu’on n’est pas les bienvenus ».

Elle confie que cela fragilise largement son estime de soi. « Ça me prend beaucoup d’efforts et d’énergie pour me rappeler moi-même que ce que je demande n’est pas trop. »

« Depuis l’âge de 13 ans, je m’engage dans la défense des droits humains dans mon pays », dit cette femme d’origine kenyane. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a été menacée de mort dans son pays et qu’elle est reconnue aujourd’hui comme personne protégée au Canada. « Pourtant, quand c’est à mon tour d’avoir besoin d’aide, on m’a tourné le dos. »

Bien que le MSSS prétende que la suppression de l’AEBP n’est pas en lien avec l’intention du Québec de réduire le panier des services offerts aux demandeur·euses d’asile, les organismes sont d’avis qu’elle s’inscrit dans une série de mesures qui risquent de précariser petit à petit cette population vulnérable.

Rappelons qu’en octobre dernier, le ministre québécois de l’Immigration, Jean-François Roberge, a détaillé plusieurs mesures en ce sens dans un mémoire interne : le plafonnement à neuf mois de l’accès à l’aide sociale pour les demandeur·euses d’asile « sans contrainte sévère à l’emploi », la suppression de l’allocation au logement pour les personnes mineures non accompagnées, la fin de l’aide pour meubles et vêtements, ainsi que la réduction du nombre de titres de transport offerts aux personnes temporairement hébergées par le PRAIDA. 

Le ministre ne cache pas son intention derrière ces mesures, qui est de rendre la province moins « attractive » pour les demandeur·euses d’asile, à qui il impute le déclin du français, la crise du logement et la pression sur les réseaux de la santé.

*Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à cette personne pour ne pas nuire à ses démarches d’immigration.

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