Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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En France, des lycéen·nes réclament depuis la mi-septembre des classes moins chargées, plus d’enseignant·es, des locaux en état, et une meilleure égalité des chances. Mais iels estiment que dans l’œil des médias, leurs revendications sont étouffées par les images de dégradations et de pillages survenus en marge des dernières manifestations. Alors que plusieurs adolescent·es ont été grièvement blessé·es, leurs témoignages mettent en cause la répression policière massive et dénoncent le peu de place accordée, dans les médias, aux violences subies. 

« Un bon matériel pour travailler, des bons locaux… » Elyaa, une élève du lycée Jean-Jacques-Rousseau, à Sarcelles, en banlieue parisienne, énumère ce qui l’a poussée à se mobiliser. Elle et ses camarades de classe déplorent des tables et des chaises en mauvais état, des classes surchargées, un manque criant de personnel pour accompagner les élèves et des salles préfabriquées trop froides en hiver et trop chaudes en été. Certain·es n’auraient même pas de professeur·e de spécialité depuis la rentrée.

Au cours de l’année 2024-2025, les lycées affichaient en moyenne 30,2 élèves par classe, positionnant la France parmi les pays aux classes les plus chargées de l’OCDE. De plus, 9,8 % des heures théoriques prévues n’ont pas été complétées, principalement en raison du non-remplacement des enseignant·es absent·es, selon la Statistique publique de l’éducation.  

30 % des établissements scolaires seraient dans un état dégradé (présence de moisissures, mauvaise aération ou encore infiltrations d’eau), selon une organisation syndicale. De plus, 80 % des établissements en France seraient potentiellement concernés par la présence d’amiante, selon une autre enquête syndicale.

Ces conditions d’étude constituent le point de départ de l’engagement d’Elyaa. Mais lorsqu’elle évoque les images diffusées à la télévision, elle constate un amalgame entre les lycéen·nes mobilisé·es et les auteur·es de dégradations, et regrette qu’on leur laisse si peu la parole. 

La mobilisation a pris forme à la mi-septembre en région parisienne, notamment au lycée Saint-Exupéry de Créteil, avant de s’étendre à l’échelle nationale.

À quelques mois des présidentielles, alors que le parti d’extrême droite, le Rassemblement national, est en haut des sondages, la journée de mobilisation du 17 octobre marque un tournant dans la convergence de plusieurs luttes, en rapprochant les revendications scolaires de celles du coût de la vie et de la dégradation des services publics. 

Ce jour-là, des « gilets jaunes », issu·es d’un mouvement de contestation sociale né en 2018 contre la vie chère, ont notamment rejoint les jeunes en soutien. Près de 800 000 manifestant·es étaient au rendez-vous et 1 750 rassemblements ont eu lieu à travers le pays, selon la Confédération générale du travail, une organisation syndicale française.

Distorsions médiatiques

Une analyse d’Acrimed, association de critique des médias, relève qu’entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026, les journaux télévisés de la chaîne publique France 2 ont diffusé onze sujets consacrés au mouvement, totalisant 24 minutes et 53 secondes. Selon ce relevé, les revendications des lycéen·nes occupent 1 minute et 56 secondes, soit environ 8 % du temps d’antenne. Les violences, les incendies et les affrontements avec la police représentent 19 minutes et 26 secondes.

Un constat similaire du côté du média Arrêt sur images, dont l’analyse montre que le temps de parole des lycéen·nes à l’antenne d’une autre chaîne publique, Franceinfo, était trois fois moins important que celui des syndicats de police lors de la journée de mobilisation du 13 octobre dernier. 

Ce décalage rejoint l’expérience de Soumaya Sarré, 18 ans, porte-parole du Syndicat de la Fédération lycéenne des quartiers, devenue l’une des figures de proue du mouvement lycéen. 

« On n’essaie pas de comprendre pourquoi ils sont en colère, on montre juste les résultats de cette colère-là », explique-t-elle en entrevue avec Pivot. Elle estime que cette présentation réduit les jeunes mobilisé·es aux désordres qui accompagnent certaines actions.

Le reproche de Soumaya concerne le choix des personnes invitées par les médias et les sujets sur lesquels elles sont questionnées. « On a été très souvent représentés par des gens qui ne nous représentaient pas », dit-elle, ajoutant vouloir entendre davantage les jeunes des quartiers populaires qui sont les plus affecté·es par des conditions d’études difficiles. 

Pour la jeune femme, la création de la Fédération lycéenne des quartiers répond précisément à ce besoin. L’organisation est née après une assemblée générale à Saint-Denis, au nord de Paris, pour représenter davantage les lycéen·nes des quartiers défavorisés. 

LFI pointé du doigt

Depuis le début des mobilisations, La France insoumise (LFI), le principal parti de gauche au pays, a été associée aux mobilisations et surtout aux débordements du 17 octobre survenus en marge des manifestations, par bon nombre de médias et d’opposant·es politiques. 

Le 19 octobre, dans une entrevue au Figaro, le président du Sénat et membre du parti de droite Les républicains, Gérard Larcher, avait dit même envisager la dissolution du LFI suite aux violences survenues lors des manifestations. 

Le même jour, une enquête de Médiapart révèle que le gouvernement aurait demandé aux services de renseignements de désigner LFI comme responsable des violences du 17 octobre.

Soumaya Sarré déplore les accusations d’instrumentalisation politique du mouvement dans les médias, elle y voit une mise en doute de la capacité des lycéen·nes à réfléchir par eux-mêmes.

Déjà interrogée par la presse sur les soutiens politiques de son syndicat, Soumaya explique que la fédération cherche des allié·es sans vouloir promouvoir une affiliation de formation particulière. « On prend le plus de soutien qu’on peut, que ce soit d’un point de vue médiatique ou politique », confie-t-elle en entrevue avec Pivot. 

Et les violences policières?

Soumaya Sarré dénonce aussi un traitement inégal entre les dégradations matérielles et les lourdes violences subies par les élèves aux mains de la police. 

À Saint-Ouen-l’Aumône, en région parisienne, Eden, un adolescent de 14 ans a subi une double fracture de la mâchoire après un tir de lance-grenades lacrymogènes, le 28 septembre. Le policier ayant tiré a été mis en examen le 6 octobre, et une enquête judiciaire est en cours. Selon le parquet, il affirme avoir réagi aux gestes du jeune contre des policiers. Le procureur de Pontoise a toutefois estimé que les conditions de la légitime défense n’étaient pas réunies, en raison du caractère disproportionné de l’usage du lance-grenades.

À Lens, dans le nord du pays, un autre adolescent, Evan, 15 ans, a perdu une main après l’explosion d’une grenade policière le 5 octobre. Les circonstances ont fait l’objet de versions contradictoires : le procureur a présenté un tir conforme aux règles d’emploi et des témoignages selon lesquels le jeune aurait ramassé la grenade; son avocate a contesté cette présentation, affirmant qu’Evan niait l’avoir saisie.

À Tours, dans le centre de la France, Maël, 16 ans, a perdu l’usage d’un œil le 30 septembre. Selon le parquet, sa blessure est compatible avec un tir de lanceur de balles de défense, une arme non létale généralement désignée par le sigle LBD. Une enquête a été confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), chargée du contrôle des services de police.

La journée de manifestation du 17 octobre affiche un bilan particulièrement lourd : on recense des centaines de blessé·es et deux morts. 

Une adolescente âgée de 17 ans a notamment perdu la vue d’un œil après un tir de grenade lacrymogène. Un autre adolescent du même âge a perdu une main à Saint-Étienne, également à cause de l’explosion d’une grenade.

Plusieurs autres manifestant·es rapportent avoir reçu des coups de matraque. Plus de 2300 personnes ont aussi été interpellées ce jour-là.

Depuis le début du mouvement, il faut compter plus de 7 900 gardes à vue, dont 85 % sont des mineurs, selon le bilan du ministère de la Justice. Ce qui est une première en France : à titre de comparaison, en un an de mobilisations récurrentes des gilets jaunes, on comptait près de 6 700 gardes à vue.

Mardi, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a annoncé le déploiement des forces Sentinelle de l’armée en vue des prochaines manifestations prévues le samedi 24 octobre. Ces forces spéciales sont normalement utilisées pour faire face aux menaces terroristes.

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