Une enquête menée par Greenpeace Canada expose un réseau d’une trentaine d’organisations cherchant à influencer l’opinion publique en faveur du pétrole et du gaz et contre les efforts de décarbonation. La plupart des membres du réseau se présentent au public comme étant indépendants et issus de groupes « citoyens », alors que leur participation à ce réseau suggère qu’ils partagent des liens étroits avec l’industrie pétrolière canadienne.
En enquêtant sur le réseau Energy in action(EIA), Greenpeace Canada a réussi à déterminer que 30 organisations, recevant du financement de l’industrie des énergies fossiles, cherchent, en se coordonnant, à influencer l’opinion publique en faveur du secteur.
« Le problème n’est pas ce que ces organisations disent, elles peuvent dire ce qu’elles veulent dans une société libre et démocratique. Le problème, c’est qu’elles se présentent souvent comme étant indépendantes et issues de la communauté, alors qu’en réalité elles reçoivent des fonds et se rapportent à l’industrie pétrolière », explique Abde Amr, stratège principal en enquêtes chez Greenpeace Canada.
Par exemple, Canada Powered by Women (CPW), un groupe de recherche et d’actions communautaires se présentant comme le porte-parole des « Canadiennes qui estiment que des politiques énergétiques réfléchies sont essentielles à la prospérité économique à long terme », fait partie du réseau. C’est aussi le cas d’Indigenous Resource Network, qui se présente comme une organisation créée « par et pour les travailleur·euses autochtone » promouvant « un accès équitable et complet au développement efficace et durable des ressources naturelles ».
Ces deux groupes, comme plusieurs autres dans le réseau, se présentent comme indépendants et ne déclarent pas explicitement les liens organisationnels et financiers avec l’industrie pétrolière qu’ils entretiennent, entre autres à travers le réseau EIA, selon l’enquête de Greenpeace.
L’argent des pétrolières
À travers l’analyse des pages et adresses de la plateforme web d’EIA, Greenpeace a réussi à déterminer que le réseau était étroitement relié à Canadian Energy Prosperity (CEP) une autre organisation opaque avec peu de présence publique qui sert de point de contact avec les bailleurs de fonds pour le réseau. CEP a organisé deux réunions, une en juillet 2025, l’autre en 2026 pour permettre aux membres d’EIA de rendre compte de leurs activités à des bailleurs de fonds de l’industrie et pour solliciter du financement de leur part.
Dans une vidéo destinée aux représentants de l’industrie pétrolière par CEP découverte par Greenpeace, l’organisation dit avoir « soutenu plus de 30 groupes de défense des intérêts, rejoint plus de 100 millions de personnes, généré plus de 50 millions d’impressions mensuelles, et pris la parole à la télévision, à la radio, dans les journaux et dans des balados ». « Ensemble, nous avons créé une dynamique; il est désormais temps de passer à la vitesse supérieure », a annoncé CEP dans la même vidéo.
Greenpeace a réussi à mettre à jour plusieurs rapports mis de l’avant par les membres d’EIA où iels détaillent leurs efforts d’influence auprès des Canadien·nes. Par exemple, la plateforme Debuck inc s’est servie de CEP pour vanter sa grande portée sur les réseaux sociaux et remercier les bailleurs de fonds pour leur contribution. Le groupe qui dit vouloir combattre la désinformation sur les questions énergétiques au Canada,, nie pourtant ses liens financiers avec l’industrie pétrolière.
Un grand éventail de stratégie
Les membres appartenant au réseau EIA peuvent être répartis en plusieurs groupes distincts qui diffèrent par leur moyen d’action comme par leur approche pour influencer l’opinion publique en faveur de l’industrie pétrolière.
On y retrouve des groupes d’influence conservateurs, comme l’Institut Fraser ou l’Institut économique de Montréal, qui ne parlent pas exclusivement d’enjeux énergétiques, mais qui argumentent régulièrement pour une déréglementation et une expansion du secteur pétrolier et gazier.
D’autres groupes, comme CPW et Indigenous Resource Network, visent spécifiquement certaines tranches de la société pour tenter d’y générer de l’engouement pour le secteur de l’énergie fossile ou encore laisser entendre au reste de la société que ces sous-groupes sont largement en faveur de l’industrie.
Des organisations comme Energy Creates, la Swich Energy Alliance ou AG for Life tentent plutôt d’influencer la prochaine génération en offrant aux écoles des programmes éducatifs sur l’énergie qui dressent un portrait très flatteur de l’industrie pétrolière et de ses retombées pour la société canadienne.
S’y ajoutent des entreprises technologiques ainsi que des groupes de défenses des intérêts de l’industrie, comme Canada Action qui mène des campagnes de communications en faveur de l’industrie et dépense des millions de dollars chaque année pour y parvenir. Le groupe dit être principalement financé par les particuliers à travers la vente de produits dérivés et des dons quand, en réalité, la quasi-totalité de ses revenus vient de commandites d’entreprises, selon Greenpeace.
« Ce n’est pas de cette façon que doit se passer une saine discussion. C’est pourquoi nous appelons à la transparence. Les gens ont le droit de savoir au nom de qui on tente de les influencer. »
Abde Amr, Greenpeace
On y retrouve aussi des médias conservateurs qui produisent du contenu souvent en porte à faux avec le consensus scientifique et de la désinformation pour miner la crédibilité de l’action climatique, discréditer des politiques environnementales et nier les liens entre l’activité humaine et les changements climatiques.
« Ils tentent d’influencer les Canadien·nes par plein d’angles différents et c’est crucial, car ils peuvent avoir un impact sur la façon dont sont perçus les enjeux énergétiques. Et c’est ce qu’ils admettent explicitement à travers ce réseau », explique Abde Amr.
« Et surtout, quand les gens interagissent avec leur contenu, ils ne sont pas nécessairement au courant qu’ils ont affaire au message de l’industrie véhiculé à travers des intermédiaires », précise-t-il.
« Ce n’est pas de cette façon que doit se passer une saine discussion. C’est pourquoi nous appelons à la transparence. Les gens ont le droit de savoir au nom de qui on tente de les influencer », conclut-il.