À Gaza, survivre ne suffit pas 

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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À Gaza, survivre ne suffit pas 

Faute de prothèses, les personnes amputées de Gaza, dont de nombreux enfants, luttent pour retrouver un peu d’autonomie.

Depuis le début de la guerre, des milliers de Palestinien·nes ont perdu un membre. Pour elleux, survivre à la blessure n’est que la première étape : sans prothèses en nombre suffisant, avec un accès limité à la rééducation et dans un environnement où chaque déplacement devient un obstacle, iels doivent réapprendre les gestes les plus simples de leur quotidien. 

Avant de perdre une jambe, Shaimaa Al-Qadi pouvait se déplacer librement, aller où elle voulait et accomplir seule les tâches de son quotidien. Elle n’avait pas besoin de penser à chaque déplacement ni de dépendre de quelqu’un pour avancer.

Depuis le 31 août 2024, tout cela a changé.

À 23 ans, Shaimaa vit aujourd’hui dans une tente près de la « ligne jaune », à Al-Bureij. Elle se déplace en fauteuil roulant et dépend en partie de sa mère. Sans prothèse, elle ne peut pas retrouver l’autonomie qu’elle avait avant sa blessure.

« Avant, je pouvais tout faire seule. Aujourd’hui, beaucoup de choses sont devenues difficiles. Je dépends de ma mère, alors qu’elle est âgée, et je n’ai toujours pas de prothèse. » 

Un jour, Reem a dit qu’elle souhaitait mourir. Alors que la famille parlait d’acheter de la viande, elle a lancé en riant à son père de l’égorger comme un mouton.

Ce qui l’inquiète le plus, c’est la possibilité d’un nouveau déplacement ou d’une nouvelle attaque. Si elle devait fuir avec son enfant, elle ne saurait pas comment le protéger ou l’emmener avec elle. Sa mère, qui l’aide au quotidien, n’a pas non plus la force de les porter ou de les mettre à l’abri. C’est aussi pour cela qu’elle espère obtenir une prothèse : pour pouvoir se déplacer seule, s’occuper de son enfant et ne pas avoir à compter sur sa mère si elles doivent fuir à nouveau. 

Les chiffres derrière l’attente

Le cas de Shaimaa n’est pas isolé. Début septembre, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estimait que plus de 6 600 personnes à Gaza avaient désormais besoin de services de réadaptation à long terme et de prothèses ou d’orthèses après l’amputation d’un membre.

L’OMS parle d’aucun équipement de réadaptation pour les établissements de santé entrés entre mai 2024 et mi-avril 2026. Le manque d’appareillage reste donc considérable. En juillet 2026, seules 12 % des personnes ayant perdu un membre depuis octobre 2023 – environ 4 600 personnes – avaient reçu une prothèse introduite à Gaza par le Comité international de la Croix-Rouge.

Les données détaillées publiées par l’OMS en mai donnent une autre mesure de cette pénurie : sur 2 277 personnes amputées évaluées entre septembre 2024 et mai 2026, 502 seulement avaient reçu une prothèse. Dix-huit pour cent des personnes évaluées étaient des enfants et, dans 76 % des cas, l’amputation concernait un membre inférieur. Gaza ne comptait alors que huit prothésistes pour répondre à ces besoins. 

Pour les enfants, les conséquences de l’amputation prennent une autre dimension. Gaza compte aujourd’hui le taux le plus élevé au monde d’enfants amputés par habitant, selon les Nations unies. 

« Un enfant ne veut pas passer son enfance en séances de rééducation. Il veut courir, sauter, taper dans un ballon et jouer avec les autres enfants. »

Bisan Abou Shalouf, Centre de réadaptation Hamad

Reem a perdu une main en octobre 2023, à seulement 11 ans, alors que sa famille fuyait son domicile à Gaza. Une frappe aérienne a touché les environs. Depuis, certains gestes qu’elle accomplissait sans y penser sont devenus difficiles. Elle ne peut plus s’habiller seule, se coiffer ou attacher ses lacets. 

Sa mère raconte que le changement ne se voit pas seulement dans ce que Reem ne peut plus faire. Lorsqu’elle se retrouve incapable d’accomplir une tâche seule, elle se met en colère. Quand elle voit d’autres enfants jouer, elle préfère parfois rester à l’écart et les regarder.  

« Quand je la vois dans cet état, mon cœur se brise et je ne peux rien faire pour elle », raconte sa mère. Un jour, Reem a dit qu’elle souhaitait mourir. Alors que la famille parlait d’acheter de la viande, elle a lancé en riant à son père de l’égorger comme un mouton.

Réapprendre à bouger, sans pouvoir retrouver une vie d’enfant

Au Centre de réadaptation Hamad, à Khan Younès, Bisan Abou Shalouf, 26 ans, accompagne des enfants amputé·es et des patient·es atteints d’atrophie cérébrale. Pour elle, la rééducation des enfants amputé·es ne se limite pas à travailler la force musculaire ou l’équilibre. Il s’agit aussi de les aider à retrouver une certaine autonomie et à reprendre des activités qui comptent pour les enfants.

« Un enfant ne veut pas passer son enfance en séances de rééducation. Il veut courir, sauter, taper dans un ballon et jouer avec les autres enfants », explique-t-elle. 

Pendant les séances, elle adapte donc les exercices à leurs capacités et à leurs envies : apprendre à se tenir debout, parcourir une plus grande distance ou participer à un jeu. Chaque progrès peut contribuer à restaurer la confiance de l’enfant en ses propres capacités. Mais les possibilités de rééducation restent limitées par le manque de prothèses. 

Bisan travaille avec des enfants qui doivent réapprendre à bouger alors que l’équipement qui pourrait faciliter leur autonomie n’est pas toujours disponible à Gaza. Les progrès réalisés pendant les séances ne suffisent pas à leur permettre, à eux seuls, de retrouver les gestes et les activités de leur quotidien.

L’accompagnement passe aussi par les familles. Bisan leur explique comment soutenir l’enfant sans faire systématiquement les choses à sa place, afin de préserver autant que possible son autonomie. 

Sous la tente de Shaimaa, le manque d’espace complique les déplacements en fauteuil roulant. Elle dépend de sa mère pour de nombreuses tâches quotidiennes et éprouve de la tristesse lorsqu’elle ne peut pas répondre à tous les besoins de son enfant.

Son quotidien montre ce que signifie vivre avec une amputation dans un environnement qui n’est pas adapté à ses besoins. Pour les personnes amputées à Gaza, l’accès aux prothèses, aux équipements de réadaptation et aux soins spécialisés ne peut plus attendre. Leur entrée dans la bande de Gaza doit être facilitée, tout comme l’évacuation médicale des patient·es qui ne peuvent pas recevoir les traitements nécessaires sur place.

Sans ces équipements et ces soins, retrouver de l’autonomie reste hors de portée pour beaucoup. Pour Shaimaa, comme pour les autres personnes amputées, il ne s’agit pas seulement de survivre, mais de pouvoir à nouveau vivre avec un minimum d’indépendance.