Je ne passerai pas sous silence le rapport d’investigation de la coroner Géhane Kamel sur les causes et circonstances du décès d’Abisay Cruz, 29 ans et père d’un garçon de 9 ans, lors d’une intervention brutale du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le 30 mars 2025.
La lecture de ce document de 16 pages m’a convaincu que non seulement la tragédie était évitable, mais qu’en plus la vérité et la justice n’ont toujours pas été rendues.
On comprend que l’homme n’allait pas bien, qu’il souffrait d’insomnie à l’idée d’être déporté vers son pays d’origine – le Honduras – qu’il avait tenté de gérer ce stress avec de la cocaïne et qu’un appel au 911 fut logé après qu’il ait, semble-t-il, lancé des objets depuis le balcon arrière d’un immeuble à logements.
Mais Abisay ne méritait certainement pas de mourir si prématurément, et surtout pas de cette façon.
Le 3 mars dernier, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) annonçait dans un communiqué ne fournissant aucun détail sur la force utilisée par la police que les flics impliqués dans l’événement s’en tirent sans la moindre accusation. [MOU1]
La lecture de ce document de 16 pages m’a convaincu que non seulement la tragédie était évitable, mais qu’en plus la vérité et la justice n’ont toujours pas été rendues.
Cette conclusion opaque s’appuyait sur le rapport du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) – un document qui demeure inaccessible au public.
« En l’absence de faits nouveaux, le BEI clôt le dossier », lira-t-on sur le site web de l’organisme.
Minute papillon!
Le rapport de la coroner en amène, justement, des faits nouveaux. Et non les moindres.
De la poudre blanche pour blanchir la police
Ainsi, on apprendra que le pathologiste judiciaire qui a produit le rapport d’autopsie d’Abisay, le docteur Yann Dazé du laboratoire des sciences judiciaires et de médecine légale, a dû refaire ses devoirs.
C’est aussi lui qui avait mené l’autopsie de Koray Kevin Celik.
Âgé d’un an de moins qu’Abisay, Koray a été brutalisé lui aussi par le SPVM sous les yeux de membres de sa famille, le 6 mars 2017. Dazé avait d’abord attribué ce décès à une combinaison de facteurs (intoxication, hypertrophie cardiaque, délire agité) alors que l’enquête publique du coroner Malouin a plutôt conclu que « l’intervention policière a joué un rôle déterminant dans le décès de M. Celik ».
Dazé a encore une fois blanchi la police en imputant cette fois-ci le décès d’Abisay à la cocaïne.
Or, peu après que le BEI eut fermé le dossier, Dazé a aussi dû se prononcer sur les méthodes de contention policières utilisées lors de l’intervention fatidique, particulièrement celle appelée « hogtied », soit l’immobilisation en position ventrale avec entraves aux membres supérieurs et inférieurs.
Campant sur sa position, Dazé persiste à soutenir « que M. Cruz est décédé d’une intoxication aiguë à la cocaïne », mais reconnaît, non sans réticence, « [qu’] il n’est pas possible d’exclure hors de tout doute » que le recours à cette contention controversée « ait pu entraîner une composante d’asphyxie dite “positionnelle”, ce qui aurait pu, le cas échéant, contribuer au décès ».
Le BEI a aussi dû se remettre à l’ouvrage à la demande de la coroner Kamel dans ce dossier pourtant « clôt ».
Le rapport de la coroner en amène, justement, des faits nouveaux. Et non les moindres.
Kamel a ainsi rencontré les neuf flics présents lors de l’intervention avec Bruno Poulin, expert en emploi de la force. De toute évidence, le rapport du BEI avait laissé la coroner sur sa faim.
Dans un rapport produit en juin dernier, donc trois mois après l’annonce du DPCP, Bruno Poulin critique l’utilisation du « hogtied », en notant « qu’elle peut accroître le risque de détresse respiratoire ».
La coroner Kamel conclut qu’il est « hautement probable que la contention ait contribué au décès », en mentionnant aussi la cocaïne, sans toutefois expliquer comment la drogue serait devenue létale.
Ces différents éléments militent lourdement en faveur d’une réouverture de l’enquête du BEI et d’une réévaluation de la décision du DPCP.
Nul flic n’est censé l’ignorer
Certains flics ont déclaré à la coroner ignorer que la méthode « hogtied » était « largement déconseillée ».
Pire encore : neuf flics étaient présents et pas un seul n’a été foutu de voir qu’Abisay avait du mal à respirer malgré la position ventrale dans laquelle ils l’ont soumis.
Les risques de l’asphyxie positionnelle sont pourtant bien documentés depuis les décès très médiatisés de l’ex-hockeyeur John Kordic, 27 ans, à L’Ancienne-Lorette, le 8 août 1992, et de Richard Barnabé, cet homme tombé dans un coma végétatif à l’âge de 38 ans après avoir été brutalisé par plusieurs flics du SPVM, le 14 décembre 1993.
Le rôle irréparable de l’asphyxie positionnelle est constaté par le coroner dans le cas de Kordic et par le Comité de déontologie policière dans l’affaire Barnabé.
« Maîtriser quelqu’un en position ventrale peut être dangereux », lit-on dans un article publié en 1995 dans la revue de l’Association des policières et policiers provinciaux du Québec (APPQ). La formation policière a d’ailleurs été modifiée en conséquence cette même année.
C’est pourquoi tant le Guide de pratiques policières qu’une procédure interne du SPVM préconisent d’éviter l’asphyxie positionnelle.
Quand ça démange, faut gratter
La coroner Kamel note « une divergence importante » entre la version des témoins civils et policiers.
Des civils rapportent que les flics ont frappé Abisay au visage et que les coups ont continué même après qu’il ait été « maîtrisé », tandis que la police prétend que l’homme se frappait lui-même la tête contre la structure métallique du balcon.
Lorsqu’apparaissent de telles contradictions, ce n’est pas un document écrit comme un rapport d’investigation qui permettra de trancher mais bien une enquête publique du coroner où chaque témoin sera contre-interrogé, comme le mentionne d’ailleurs un manuel produit par le bureau du coroner.
La famille Cruz a elle-même demandé une enquête publique du coroner.
Lorsqu’apparaissent de telles contradictions, ce n’est pas un document écrit comme un rapport d’investigation qui permettra de trancher mais bien une enquête publique du coroner où chaque témoin sera contre-interrogé.
Elle n’aurait pas eu à le faire si Abisay était décédé en Ontario, en Colombie-Britannique, au Manitoba, au Nunavut, au Yukon ou dans les Territoires du Nord-Ouest.
Car dans ces provinces ou territoires, l’enquête publique du coroner est automatiquement prévue par la loi lorsqu’une personne meurt de façon violente aux mains de la police.
J’ai proposé en commission parlementaire que le Québec emboite le pas quand la CAQ a modifié la loi sur les coroners, en 2020 – sans succès, malheureusement.
Il reste que la mort d’Abisay a suscité plusieurs mobilisations citoyennes. Même les murs de Montréal crient son nom.
Pendant combien de temps le bureau du coroner va-t-il rester sourd à tous ces appels à la vérité, toute la vérité et rien que la vérité?