« Je ne cherche pas seulement mes affaires. Je cherche une partie de ma vie. Les photos de ma famille, les souvenirs de mes enfants et les documents que je gardais depuis des années sont toujours quelque part sous les décombres. »
Chaque fois qu’Ahmed retourne devant les ruines de sa maison, il ne sait jamais ce qu’il retrouvera. Un document, une photo, un objet sans valeur pour les autres, mais qui porte une part de son histoire.
Âgé de 27 ans, Ahmed vend aujourd’hui des légumes dans les rues de Gaza pour subvenir à ses besoins. Diplômé en administration des affaires, il avait imaginé un avenir différent avant que la guerre ne bouleverse son quotidien. Déplacé depuis plusieurs mois, il vit désormais dans une tente près du port de Gaza. Pourtant, de temps en temps, il retourne à son ancienne maison dans le camp de Jabalia, détruite par les bombardements. Il vient chercher ce qui peut encore être sauvé parmi les blocs de béton et la poussière.
Sous les décombres, il cherche les traces d’une vie qui n’existe plus : les jouets de ses petits frères, ses certificats universitaires, des objets personnels que sa famille gardait depuis des années.
« Parfois, je retrouve quelque chose auquel je ne m’attendais pas. Une fois, j’ai retrouvé une tasse qui m’avait été offerte par un ami proche. Il a été tué pendant la guerre. Quand je l’ai tenue entre mes mains, j’ai ressenti quelque chose que je n’arrive pas à expliquer. Ce n’était qu’une tasse, mais elle portait le souvenir d’une personne qui n’est plus là. Je me suis demandé : comment notre vie a-t-elle pu devenir ainsi? »
Pour Ahmed, revenir aux ruines n’est pas seulement une tentative de récupérer des objets. C’est une manière de retrouver des morceaux de son passé, dans un présent où beaucoup de choses ont disparu.
Des souvenirs qui restent prisonniers des ruines
Mais sous les décombres des maisons détruites, ce ne sont pas seulement des objets qui disparaissent. Ce sont aussi des vies entières. Des familles continuent d’y chercher leurs proches, alors que plusieurs milliers de personnes restent portées disparues à Gaza. Derrière chaque bâtiment effondré, il n’y a pas seulement des pertes matérielles, mais aussi des histoires interrompues : des souvenirs qui ne reviendront jamais, et des traces d’une vie passée qui restent enfouies sous les gravats.
Mais après la disparition des personnes et des souvenirs, une autre forme de perte, plus silencieuse, apparaît : celle des documents qui témoignaient d’une existence. Diplômes, certificats, dossiers universitaires, papiers administratifs : pour de nombreux habitant·es de Gaza, ces documents ont également disparu avec leurs maisons, laissant derrière eux des parcours personnels et professionnels difficiles à reconstruire.
Pour certain·es habitant·es, la disparition de ces documents ne représente pas seulement une perte matérielle. Cartes d’identité, passeports, certificats, dossiers personnels ou documents professionnels : ces papiers représentaient des années de vie et restent indispensables pour reconstruire un quotidien après la guerre.
Leur disparition ajoute une difficulté supplémentaire à des familles qui tentent déjà de reprendre une vie normale dans des conditions précaires. Derrière chaque document perdu, il y a un parcours et des projets qui restent aujourd’hui suspendus.
Pour moi, cette perte commence par un souvenir précis : celui de notre dernier départ. Le 4 avril 2025, nous avons dû quitter notre maison en toute hâte. Nous n’avons pas eu le temps de prendre nos affaires. Nous sommes partis sous les tirs, les bombardements et les explosions.
Ce jour-là, les chars avaient pris position sur la colline d’Al-Muntar et les bombardements se sont intensifiés autour de nous. C’était la dernière fois que je voyais notre maison. Je savais que je laissais derrière moi des objets auxquels je tenais, mais je n’imaginais pas que je ne pourrais peut-être jamais y retourner pour les récupérer.
Parmi ce qui est resté sous les décombres : mes documents personnels, mes certificats et des papiers liés à mes études et à mon parcours professionnel. Leur disparition n’a pas seulement effacé des souvenirs, elle a aussi compliqué des démarches qui étaient importantes pour mon avenir.
Le plus douloureux est de savoir que ces documents existent encore quelque part sous les ruines, mais que je ne peux pas aller les chercher. La maison qui contenait mes souvenirs, mes documents et une partie de mes rêves existe encore quelque part sous les ruines; notre maison se trouve dans une zone dite « jaune », où retourner signifie risquer sa vie. Même les décombres de notre propre maison nous sont devenus inaccessibles. Ce qui était autrefois notre refuge est devenu un endroit que nous ne pouvons plus atteindre. Avec lui sont restés une partie de nos affaires, de nos souvenirs, mais aussi des preuves du chemin parcouru.
Je ne suis pas la seule à chercher des parties de ma vie sous les décombres.
Pour beaucoup, les ruines gardent des documents qui ouvraient des portes : un diplôme pour poursuivre leurs études, un dossier pour trouver un emploi, un papier nécessaire pour voyager ou simplement la preuve d’un parcours construit pendant des années. Quand ces documents disparaissent, ce n’est pas seulement le passé qui devient inaccessible. C’est aussi une partie de l’avenir qui est suspendue.
C’est la réalité pour de nombreux étudiant·es à Gaza. Pour elles et eux, les documents disparus sous les décombres ne sont pas seulement des papiers perdus : ils représentent des années d’études, des efforts personnels et des projets qui risquent de rester bloqués.
Pour Ayman Al-Baz, 22 ans, la guerre n’a pas seulement interrompu ses études, elle a aussi fermé une porte qu’il essayait d’ouvrir depuis longtemps. Étudiant en ingénierie à l’Université islamique de Gaza, il préparait son avenir avec l’espoir de poursuivre sa formation à l’étranger grâce à une opportunité de bourse. Mais la guerre a bouleversé ses plans. Ses documents personnels et certains papiers nécessaires à ses démarches ont été perdus, tandis que la fermeture des passages et les restrictions de déplacement ont rendu son départ impossible. Une opportunité qui représentait des années de travail et d’espoir s’est progressivement éloignée.
« Je pensais que mon avenir allait prendre une autre direction. J’avais une chance de continuer mes études ailleurs, mais la guerre a tout changé », explique Ayman.
Aujourd’hui, il tente malgré tout de poursuivre son parcours. Déplacé dans une tente au centre de Gaza, il partage son temps entre ses études à l’Université et son travail dans un café à proximité, afin de subvenir à ses besoins, financer ses études et aider sa famille.
« La guerre a changé beaucoup de choses dans ma vie, mais elle ne m’a pas enlevé mes rêves. Je continue d’étudier et d’avancer parce que je veux devenir ingénieur. J’espère qu’un jour, je pourrai participer à reconstruire Gaza et à lui redonner une vie meilleure. »
Retrouver les rêves
Préserver ce qui reste est devenu une autre forme de résistance quotidienne. Face à la disparition de leurs maisons et de leurs biens, certain·es essaient de sauver ce qu’ils peuvent : des photos, des copies numériques de documents, des souvenirs transmis par leurs familles ou quelques objets récupérés sous les ruines.
Ces fragments du passé prennent aujourd’hui une valeur particulière. Ils ne sont pas seulement des traces d’une vie avant la guerre, mais aussi des repères pour ceux qui tentent d’imaginer un avenir après la destruction.
À six ans, Tala Al-Khudari ne se souvient pas seulement de la maison qu’elle a perdue, mais aussi des petits détails qui remplissaient ses journées avant la guerre. Après le bombardement de leur maison, Tala a dû quitter son quartier avec sa famille et vit aujourd’hui chez des proches dans le camp de Nuseirat, au centre de Gaza.
« Ce qui me manque le plus, c’est notre maison, la balançoire où je jouais avec mes cousins et mes jouets. Avant, j’avais beaucoup de choses que j’aimais, mais quand nous sommes partis, maman m’a dit que je pouvais seulement prendre une seule poupée avec moi parce que nous devions porter nos affaires et que nous ne pouvions pas tout emmener. J’ai choisi ma poupée Barbie. »
« Je voudrais retourner à notre maison et retrouver mes jeux. Je veux revoir l’endroit où je jouais avant. »
Pour les Gazaoui·es, reconstruire ne signifie donc pas seulement retrouver un toit. Il s’agit aussi de récupérer les morceaux d’une vie : une preuve d’un parcours, un souvenir familial, un objet aimé ou simplement la possibilité de continuer à rêver malgré ce qui a été perdu.
Car sous les décombres, il n’y a pas seulement des pierres, mais des histoires, des rêves et des vies que leurs propriétaires tentent encore de retrouver.
