Charline Caro Journaliste indépendante
Partager

L’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan devait se rendre à Montréal cette semaine pour participer à une série de rencontres avec des organisations de la société civile, des responsables politiques et des citoyen·nes. Son autorisation de voyage a toutefois été suspendue quelques heures avant son départ, une décision dont se félicitent des lobbies pro-Israël qui affirment avoir transmis des renseignements aux autorités canadiennes. Rima Hassan a tout de même participé mardi soir, en ligne, à une conférence consacrée aux résistances contre l’extrême droite et le fascisme.

« Ce soir, il sera question de résistance et de solidarité. La tenue de cet événement est justement une forme de résistance », a déclaré Vanessa Gordon, membre d’Alternatives Montréal, l’un des organismes qui organisaient la conférence « Résistances contre l’extrême droite et le fascisme » le 31 mars dernier. L’eurodéputée Rima Hassan était présente en visioconférence.

Née dans un camp de réfugiés palestiniens en Syrie et arrivée en France à l’âge de 10 ans, Rima Hassan siège au Parlement européen sous la bannière du parti de gauche radicale La France insoumise (LFI). Très active dans la défense des droits du peuple palestinien, elle a notamment participé à la flottille d’aide humanitaire pour Gaza en 2025. À Montréal, elle devait notamment rencontrer des représentant·es des Voix juives indépendantes et d’Oxfam Québec et la co-porte-parole de Québec solidaire (QS), en plus de participer à deux conférences.

Après avoir obtenu une autorisation de voyage électronique (AVE) quelques jours avant son départ, Rima Hassan explique sur les réseaux sociaux avoir reçu un courriel la veille de son vol, l’informant que sa demande faisait l’objet d’un réexamen. L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) indique qu’elle aurait omis de mentionner le refus d’une autre demande d’entrée sur le territoire d’un pays ainsi que l’omission d’une prétendue infraction pénale, arrestation, mise en examen ou condamnation.

Selon elle, le premier motif renverrait à une demande d’entrée en Israël, rejetée par les autorités israéliennes en février 2025, une requête qu’elle avait faite dans le cadre de la visite d’une délégation de député·es européen·nes dont elle faisait partie. Le second concernerait les plaintes pour « apologie du terrorisme » déposées contre elle en France, qu’elle considère comme des tentatives « d’intimider les soutiens de la cause palestinienne ».

À la suite de l’annulation de sa visite, l’organisation juive B’nai Brith a affirmé sur son compte X avoir fourni des renseignements à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) afin d’empêcher sa venue. De son côté, le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) a félicité la décision, après qu’il a multiplié les interventions médiatiques pour s’opposer à la venue de Rima Hassan.

Les voix palestiniennes visées

Lundi soir, devant plusieurs centaines de personnes qui l’ont ovationnée, Rima Hassan est ainsi apparue en visioconférence, projetée sur l’écran géant de la salle Pierre-Mercure. Sur scène se trouvaient notamment la chercheuse et femme politique Nimâ Machouf, la chroniqueuse et essayiste Émilie Nicolas, le député de Québec solidaire (QS) Haroun Bouazzi, et la militante fondatrice de l’Observatoire des inégalités raciales au Québec, Safa Chebbi.

L’eurodéputée s’est dite reconnaissante de pouvoir participer malgré tout à distance, tout en dénonçant la « censure » que représente, selon elle, son refoulement par la douane. « C’est un message politique de restriction de liberté, de mouvement, et bien sûr de liberté d’expression », a-t-elle déclaré.

« Je suis honorée de déranger, à ma petite échelle, celles et ceux qui n’ont pas le courage d’affronter les Palestiniens et les Palestiniennes », a-t-elle lancé.

« Le message qu’on nous envoie, c’est : “l’international fasciste, pas de problème” […] avec toutes sortes de gens d’extrême droite qui se baladent, tandis que l’internationale antifasciste, elle, n’a pas sa place », a ajouté Haroun Bouazzi.

Safa Chebbi a souligné l’encadrement et la criminalisation qui entourent régulièrement la lutte palestinienne au Canada, un contexte qui expliquerait en partie le traitement réservé à Rima Hassan.

Elle a notamment cité en exemple le rapport 2025 de l’ONG Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO), qui indique qu’entre 2021 et 2025, les manifestations pro-palestiniennes représentaient 10 % de toutes les protestations recensées au pays, mais concentraient 37 % des interventions policières, alors que 96 % d’entre elles étaient pacifiques.

« Actions judiciaires instrumentalisées »

En France, Rima Hassan est visée par plusieurs plaintes pour « apologie du terrorisme ». L’une d’elles, déposée en 2025 par des responsables politiques, visait une entrevue dans laquelle elle soutenait que « le Hamas a une action légitime du point de vue du droit international », en référence au « droit des peuples colonisés à avoir recours à la lutte armée », tout en dénonçant leur prise d’otages de civils, qu’elle qualifie de « crime de guerre ».

L’autre plainte, déposée en 2024 par l’Observatoire juif européen, visait l’un de ses tweets, maintenant supprimé, qui reprenait les mots de Kozo Okamoto, membre de l’Armée rouge japonaise, impliqué dans un attentat meurtrier en Israël en 1972. Rima Hassan a par ailleurs été placée jeudi matin en garde à vue dans le cadre de cette dernière procédure.

Lors de son intervention virtuelle à Montréal, l’eurodéputée a affirmé que ces plaintes étaient des « actions judiciaires instrumentalisées visant à faire taire les voix critiques à l’égard de la politique de l’État d’Israël ».

En plus de Rima Hassan, six autres représentant·es de LFI feraient l’objet de plaintes pour « apologie du terrorisme », pour leur supposée complaisance à l’égard du Hamas dans le cadre de leur soutien à la cause palestinienne.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies s’était d’ailleurs inquiété en 2024 du fait que « nombre de responsables politiques, syndicaux ou associatifs ont fait l’objet de poursuites judiciaires pour apologie de terrorisme […] alors que, selon les informations reçues, ces personnes n’auraient fait que rappeler le contexte dans lequel les attaques avaient été commises ». Il a ainsi prescrit à l’État français de réexaminer l’article 421-2-5 de son code pénal, qui criminalise l’apologie du terrorisme depuis 2014.

Lobbies pro-Israël

Lundi soir, Rima Hassan et plusieurs panélistes ont également dénoncé l’action des « lobbies pro-Israël » qui ont milité contre sa venue. L’organisation B’nai Brith a en effet revendiqué avoir fourni des « renseignements » aux autorités canadiennes, les remerciant d’avoir agi avec « rapidité et détermination ». De son côté, le CIJA est intervenu sur Qub, Rebel News Québec, Radio X et dans le Journal de Montréal, pour accuser Rima Hassan « d’antisémitisme » et de « glorification du terrorisme », et faire valoir que l’accueillir était une « honte ».

Les Voix juives indépendantes, qui co-organisait la conférence de lundi soir, a dénoncé le fait que « [leur] histoire et [leur] identité soient mobilisées pour justifier des politiques d’oppression, et restreindre le débat ».

« Au Québec, vous avez le CIJA; en France on a le CRIF », a soutenu Rima Hassan devant son public montréalais, faisant référence au Conseil représentatif des institutions juives de France, une organisation qui, selon elle, « sous couvert de la lutte, légitime, contre l’antisémitisme, promeut un soutien inconditionnel à Israël ».

« S’il y a bien quelque chose qui nuit à la lutte contre l’antisémitisme, c’est son instrumentalisation », a-t-elle fait valoir.

Alors que Rima Hassan mène au Parlement européen un travail de documentation sur les lobbies pro-Israël, Safa Chebbi regrette que ce travail demeure rare au Canada. L’action de ces groupes remet pourtant en cause « l’indépendance des institutions publiques », « le débat démocratique » et plusieurs « libertés fondamentales », estiment les deux panélistes.

Échappez au récit dominant

Recevez chaque semaine notre infolettre: rigoureuse, critique et gratuite!



Récents articles

Voir tous