En Argentine, la vice-présidente Victoria Villarruel conteste le chiffre de 30 000 disparus pendant la dictature militaire. En Espagne, des milliers de jeunes se mobilisent en lhonneur de Franco. À des milliers de kilomètres de distance, le mot dordre est identique : réclamer une « mémoire complète », censurée par une académie « idéologisée ». Ce révisionnisme-là nest pas le fait de nostalgies isolées il repose sur un réseau transnational structuré, des financements communs et un projet géopolitique nommé lIbérosphère.

Au XXIe siècle, le révisionnisme n’avance plus sous la forme d’une négation frontale, mais en prétendant démontrer une « mémoire complète » que le « globalisme progressiste » aurait dissimulée ou inversée. En Argentine, en Espagne, au Guatemala ou au Chili, la formule est identique, la mécanique également : présenter comme équivalents les crimes du terrorisme d’État et ceux des organisations armées qui lui résistaient, contester les chiffres établis par les commissions de vérité et les travaux académiques, et réhabiliter les dictatures comme remparts contre le « péril communiste ».

La recherche académique nomme ce procédé la « théorie des deux démons » : un récit conçu pour transformer une mémoire consensuelle en mémoire contestée. Dans tous les pays où elle s’applique, un même renversement, visant comme « vrais » terroristes les civils et organisations de gauche, non les militaires et lÉtat. Corollaire : les « droits humains » et «  travailleurs subventionnés » des ONG sont ciblés et attaqués.

Trente mille : le chiffre qu’il faut effacer

Estela de Carlotto est l’une des Mères de la place de Mai. Pendant les années de plomb, ces femmes se rendaient chaque jeudi dans le centre de Buenos Aires, brandissant silencieusement une pancarte portant les mêmes mots : « Où sont-ils? » « Ils », c’est-à-dire les disparus — 30 000 selon la Commission nationale sur la disparition des personnes (CONADEP), dont le rapport Nunca Más (« Plus jamais ça »), remis en 1984 au président Raúl Alfonsín, établit pour la première fois l’ampleur du crime d’État.

Écartés de la scène politique dès 1983, les militaires argentins ont vécu comme une humiliation les présidences de Néstor Kirchner et de Cristina Fernández de Kirchner, à partir de 2003. La politique de mémoire et de vérité sans précédent conduite par les Kirchner – procès des responsables de la junte, réouverture de dossiers classés – frappe durement l’institution militaire.

« Ils vont détricoter la politique d’État en faveur de la justice mais ils iront plus loin, ils vont livrer une bataille mémorielle contre le récit des victimes. »

Estela de Carlotto, activiste argentine

L’ancien président de facto, lecolonel putschiste Jorge Videla, incarcéré depuis lors, à l’instar d’autres responsables de la junte, ne s’y trompait pas en déclarant, un an avant sa mort au magazine espagnol Cambio 16 : « Notre pire moment, pour nous les militaires, a été l’arrivée au gouvernement des Kirchner. »

Le 19 novembre 2023, alors que Javier Milei remporte l’élection présidentielle. Estela de Carlotto résume la crainte des organisations de droits humains : « Ils vont détricoter la politique d’État en faveur de la justice mais ils iront plus loin, ils vont livrer une bataille mémorielle contre le récit des victimes. » Sa lucidité ne tarde pas à être confirmée. Depuis l’accession au pouvoir de Milei et de sa vice-présidente Victoria Villarruel – fille et petite-fille de militaires, militante de longue date de la réhabilitation de la junte –, l’Argentine démantèle méthodiquement l’architecture mémorielle construite depuis le retour à la démocratie : le Secrétariat aux droits humains a été rétrogradé et amputé de ses effectifs; le budget du Musée-centre de la mémoire ESMA, ancien centre de torture situé à Buenos Aires et entré au Patrimoine mondial de l’humanité (Unesco) en 2023, a subi une baisse de son budget de 90 %; l’Unité d’investigation sur les enfants disparus a été supprimée par décret. Le gouvernement a par ailleurs engagé des procédures visant à permettre le retour en liberté de militaires condamnés pour crimes contre l’humanité.

Sur les réseaux sociaux, le hashtag #Noson30000 (« Ils ne sont pas 30 000 ») devient viral.

Un autre symbole surgit chez les partisans de Milei : la Ford Falcón verte, utilisée par les escadrons de la mort pendant la dictature pour transporter les victimes vers les centres de torture ou les aéroports d’où partaient les hélicoptères qui les jetaient en mer. Le sous-officier retraité de la Marine, Jorge Pablo Cabrera a ainsi déclaré sur une radio partisane : « Tu ouvres son coffre et tu peux encore sentir l’odeur de justice! » Il a par la suite été inculpé par la justice pour apologie du crime et incitation à la haine.

La stratégie est rodée : dénoncer un « récit officiel » fabriqué par une université « idéologisée », inverser la culpabilité historique, et réaffirmer que la dictature a sauvé la nation du « péril communiste ». Et rétablir ce que l’extrême droite nomme la « mémoire complète ».

Pour y parvenir, le camp de Javier Milei s’appuie sur un écosystème d’influenceurs, d’intellectuels et de maisons d’édition financées par la droite conservatrice. Parmi eux, « l’idéologue » Agustín Laje qui a co-écrit Le livre noir de la nouvelle gauche en 2016 et possède des liens forts autant avec le réseau Atlas qu’avec l’extrême droite espagnole, ainsi que l’historien Marcello Gullo, dont les ouvrages réhabilitent l’héritage colonial espagnol en Amérique latine et alimentent le révisionnisme de part et d’autre de l’Atlantique.

L’Argentine n’est pas un cas isolé. Au Guatemala, malgré les conclusions de la Commission d’éclaircissement historique (CEH), qui attribue plus de 93 % des crimes commis pendant la guerre civile (1960-1996) à l’armée et à ses auxiliaires, et malgré les procédures judiciaires ayant établi le génocide ixil, la droite continue de plaider les « torts des deux côtés ». L’administration du président Alejandro Giammattei (2020-2024) a ainsi multiplié les attaques contre les magistrats qui instruisaient ces affaires, en phase avec les réseaux révisionnistes du continent. Ce révisionnisme d’État suit exactement le même manuel qu’en Argentine : disqualifier les commissions de vérité, harceler les historiens indépendants et réhabiliter les officiers condamnés comme des patriotes mal compris.

L’Ibérosphère, infrastructure du déni

Le 12 octobre 2019, Santiago Abascal, chef du parti d’extrême droite espagnol Vox, lance sa campagne électorale depuis Covadonga, en Asturies – là où, selon la tradition, don Pélage aurait initié la Reconquête de l’Espagne en 722. Le message est limpide : Vox est en croisade, contre l’immigration, contre l’islam, contre un État qu’il accuse de trahir l’hispanité. Le 20 novembre suivant, lors des commémorations du décès de Franco et de José Antonio Primo de Rivera, des milliers de jeunes – dont beaucoup n’ont connu que la démocratie – lèvent le bras droit en signe de salut fasciste dans les rues de Madrid.

La stratégie est rodée : dénoncer un « récit officiel » fabriqué par une université « idéologisée », inverser la culpabilité historique, et réaffirmer que la dictature a sauvé la nation du « péril communiste ».

Mais le révisionnisme espagnol ne se limite pas à la période franquiste. Il remonte jusqu’à la conquête coloniale de l’Amérique. Face aux demandes d’excuses pour les crimes commis en Amérique latine, des voix s’élèvent pour « rétablir » une histoire prétendument falsifiée : la construction d’hôpitaux (« les plus vieux d’Amérique latine »), la rédaction de dictionnaires des langues indigènes (« sans lesquels ces langues auraient disparues ») sont avancées comme preuves d’un bilan colonial « équilibré » et même positif.

Du même effort les voix révisionnistes s’efforcent de disqualifier la recherche académique contemporaine sur la colonisation.

Ce parallélisme entre les cas argentin et espagnol n’est pas une coïncidence. Il est le produit d’une infrastructure transnationale délibérément construite. En 2020, Vox fonde le Forum de Madrid, plateforme réunissant les droites radicales ibéro-américaines, formalisée la même année par la Charte de Madrid qui énonce le concept d’« Ibérosphère » : une zone d’influence hispano-portugaise qui ambitionne de connecter les mouvements conservateurs et nationalistes des Amériques à leur matrice européenne et dont la capitale espagnole constitue un nœud politique.

Ce parallélisme entre les cas argentin et espagnol n’est pas une coïncidence.

Les financements complètent le tableau. L’Atlas Network, constellation de plus de 500 think tanks libertariens fondée aux États-Unis en 1981 et présente sur les cinq continents, irrigue nombre des acteurs de cet espace.

En Argentine, l’Instituto Libertad y Progreso en est membre, tout comme, en Espagne, la Fundación para el Avance de la Libertad. Ces instituts fournissent aux partis et aux influenceurs un argumentaire commun, des formations, et une apparence de légitimité académique. Leur but : rendre l’autoritarisme à nouveau acceptable en préparant des citoyens, souvent usés par le chaos économique et la délinquance, à l’idée que la violence d’État peut être une solution légitime.

Et la bataille mémorielle n’est qu’une des facettes de cette guerre culturelle globale.

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