Francis Hébert-Bernier Journaliste à l’actualité · Pivot
Maïté Paradis Journaliste · Pivot
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« Un budget responsable, centré sur les priorités des Québécois » : le budget du Québec 2026-2027 déposé mercredi par le ministre des Finances Eric Girard est marqué par des mesures austères et une importante lacune en éducation, tout en ne ménageant pas les dépenses destinées aux entreprises et à la sécurité publique. Le huitième budget Girard propose peu pour contrer la crise du logement et maintient sa tendance en ne proposant rien en environnement.

Le budget déposé mercredi par le ministre des Finances Eric Girard prévoit 172,8 milliards $ de dépenses pour l’année 2026-2027, soit seulement 4,6 milliards $ de plus que le précédent budget, ce qui est l’équivalent de l’inflation d’une année à l’autre (2,4 %).

Alors qu’il annonce que l’éducation et l’enseignement supérieur sont des secteurs prioritaires, le budget du ministre Girard essuie un manque de 330 millions $ en éducation pour simplement maintenir le seuil minimal de services si on tient compte de la hausse des coûts liée à l’inflation, entre autres, explique Julia Posca, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).

Un sous-financement qui affectera de la même façon de nombreux ministères dans le contexte du resserrement des dépenses publiques, remarque la chercheuse.

Concrétisation des coupes dans la fonction publique

En ce sens, le budget est venu confirmer l’intention du gouvernement d’éliminer l’équivalent de 5000 postes de fonctionnaires à temps complet. Des coupes dans la fonction publique que la présidente du conseil du Trésor, France-Élaine Duranceau, a qualifiées en conférence de presse de « chirurgicales et organisées de façon à ce que ça tienne la route ».

La prétention du gouvernement selon laquelle ces coupes n’affecteront pas les services est totalement illusoire, selon Patrick Audy, vice-président du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ).

« Ce n’est pas de bon augure. Il manque déjà d’effectifs un peu partout, ce qui mène déjà à des retards importants dans plusieurs ministères et organismes. Notre priorité c’est le service à la population et ce qu’on annonce va juste augmenter les files d’attente », affirme-t-il.

« Le manque d’effectifs est très difficile et peu valorisant pour les fonctionnaires dédié·es qui tiennent le système à bout de bras. »

Patrick Audy, SFPQ

Le syndicat remarque d’ailleurs que pour compenser les coupes à répétition dans la fonction publique, le gouvernement n’hésite pas à dépenser pour de la sous-traitance. « Le meilleur exemple, c’est SAAQclic : lorsqu’on fait des projets d’envergure sans impliquer de l’expertise à l’interne, on invite des problèmes et des dépassements de coûts », poursuit le vice-président de la SFPQ.

« Sans oublier que le manque d’effectifs est très difficile et peu valorisant pour les fonctionnaires dédié·es qui tiennent le système à bout de bras et dont, malheureusement, un nombre grandissant se retrouve en arrêt de travail maladie devant les tâches qui s’accumulent », rappelle-t-il.

Loger Verdun

Dans le contexte actuel de crise de logement, le budget d’Eric Girard investit 740,9 millions $ pour soutenir l’accès au logement, dont 209 millions $ pour la construction de 1 000 logements abordables; 259,5 millions pour aider les ménages les plus vulnérables, principalement en renouvelant des aides au loyer déjà existantes; et 272,4 millions $ pour adapter et rénover le parc de logements.

« L’année passée, ils sont arrivés avec zéro logement, cette année, pour ne pas être gênés, ils sont arrivés avec 1 000 logements pour tout le Québec », dénonce Ruba Ghazal, co-porte-parole de Québec solidaire (QS).

Or, « 1 000 logements, c’est ce qu’on a besoin à Verdun », renchérit Alejandra Zaga Mendez, députée de QS dans Verdun.

« Le budget met en lumière l’abandon [du projet de] logement social par le gouvernement de la CAQ », énonce Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU. Le regroupement québécois de défense du droit au logement demandait au ministre Girard le financement de 10 000 logements sociaux.

« Il est clair que les crises sociales du logement cher et de l’itinérance ne sont pas des priorités du gouvernement. »

Véronique Laflamme, FRAPRU

Selon Véronique Laflamme, la crise du logement a été confirmée par différents organismes dans la dernière année, comme Statistique Canada, dont les données indiquent que quelques 187 000 ménages locataires consacrant plus de 30 % de leurs revenus au loyer au Québec ont un revenu en bas de 24 000 $.

« Il est clair qu’avec 209 millions $ pour la construction de logements abordables et 90 millions $ pour prévenir l’itinérance et aider les personnes en situation d’itinérance sur un budget de dépenses de 134 milliards $, les crises sociales du logement cher et de l’itinérance ne sont pas des priorités du gouvernement », affirme-t-elle.

Les futurs logements seront réalisés dans le cadre du Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ), ce qui représente tout de même un soulagement pour Véronique Laflamme. « Le volet 1 du PHAQ est ce qui se rapproche le plus d’un programme de logement social public au Québec », explique-t-elle. L’argent passe directement par un programme gouvernemental plutôt que par « toutes sortes de mécanismes où on sous-traite sa gestion ».

Elle nuance toutefois que le PHAQ définit l’abordabilité du logement en fonction du loyer médian sur le marché, alors que « les loyers explosent partout au Québec ». Même s’ils sont dits abordables, les 1 000 nouvelles unités ne seront pas nécessairement accessibles aux personnes à faible revenu, rappelle-t-elle.

Transport : les routes avant les autobus

Fidèle à son habitude, le gouvernement de la CAQ investit massivement plus dans le réseau routier que dans le transport collectif. La part des investissements en transport dans le plan des infrastructures (PQI) allouée au réseau routier est de 9 milliards $ (71,1 %) alors que le transport en commun reçoit seulement 900 millions $ (28,9 %).

Concernant les infrastructures de transports, le Québec est aux antipodes de l’Ontario, qui investit nettement plus en transport collectif que dans ses routes, selon Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS. Cette situation est en partie due au fait que le réseau routier du Québec est plus vaste que celui de l’Ontario et que les hivers québécois sont plus rudes sur les routes.

D’après le chercheur, cet écart d’investissements s’explique également par une « absence de priorisation des transports en commun » de la part du gouvernement caquiste. L’étalement urbain et la dépendance à l’industrie pétrolière continueront d’évoluer au cours des prochaines années si la tendance ne se renverse pas, estime-t-il.

Depuis 2020, les investissements dans le réseau routier ont crû de 34 %, contre seulement 6,6 % dans le transport collectif. « Le gouvernement ne démontre pas d’efforts pour se défaire de sa dépendance à l’industrie pétrolière », affirme Guillaume Tremblay-Boily.

Somme toute, il n’y a pas eu d’augmentation du financement consacré aux infrastructures de transports depuis l’année dernière. La part des investissements consacrée au réseau routier a baissé de 0,37 %, alors que celle allouée au transport collectif a diminué de 11,6 %. Toutefois, cette diminution marquée du montant destiné aux transports en commun s’explique presque en totalité par l’avancement des fonds consacrés à l’allongement de la ligne bleue du métro de Montréal.

De l’argent pour les entreprises, mais pas pour les travailleurs

Un secteur où le gouvernement a annoncé plusieurs nouvelles mesures est celui de l’aide aux entreprises, qui totalise 3,7 milliards $ de nouveaux investissements.

Le budget contient 1,7 milliard $ sur cinq ans pour « intensifier l’adaptation des nouvelles entreprises au nouveau contexte économique ».

De cette somme, environ 365 millions $ ira pour soutenir des « secteurs innovants » dont celui de la défense. Une somme équivalente sera octroyée pour appuyer les entreprises et les communautés forestières devant les pressions imposées par le gouvernement américain.

« On donne de l’argent pour soutenir les entreprises face à la situation, mais on n’apporte aucune vision pour aider ce secteur à traverser les défis qui l’attendent, notamment face aux enjeux climatiques », remarque Guillaume Tremblay-Boily.

« Ce qu’on voit, c’est un gouvernement qui n’a pas de vision économique. »

Magali Picard, FTQ

« Tout ce qu’on fait, c’est continuer d’agir comme si envoyer des matériaux de base aux États-Unis était la seule solution, alors que de nombreux acteurs de partout dans la société appellent à transformer le secteur », précise-t-il.

« Ce qu’on voit, c’est un gouvernement qui n’a pas de vision économique », ajoute Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ). « Ce que ça nous prend, c’est une stratégie qui prend en compte les travailleur·euses et qui aide à mettre en place des usines pour faire de la deuxième et de la troisième transformation du bois pour créer de bons emplois et assurer l’avenir des communautés. »

À ces sommes, le gouvernement ajoute un milliard $ pour soutenir le secteur des minéraux critiques et stratégiques et un autre milliard $ pour s’assurer que des « entreprises stratégiques » demeurent la propriété d’actionnaires québécois.

« Dans les deux cas, le gouvernement considère que ce seront des investissements qui entraîneront des revenus futurs, ce qui est loin d’être certain », remarque Guillaume Tremblay-Boily.

Pas de problème à financer la sécurité publique

Le gouvernement a de plus dégagé près de 1,1 milliard $ de financement supplémentaire pour la sécurité publique.

De cette somme, 750 millions $ sur cinq ans iront à « consolider les activités de prévention et d’intervention en matière de sécurité », c’est-à-dire à absorber les hausses de dépenses prévues pour les services de police, de pompiers et les services correctionnels sous supervision provinciale.

Le gouvernement investira aussi 66 millions $ sur trois ans pour reconduire la Stratégie québécoise de lutte à la violence armée, aussi connue comme le programme CENTAURE. La majorité de cette somme (52,6 millions $) sera acheminée aux escouades spéciales d’enquêtes et d’intervention contre le crime organisé. Les 13,4 millions $ restants iront au ministère de la Justice en anticipation des dossiers additionnels qu’il devra traiter suivant ce renforcement des forces policières.

De plus, 270 millions $ iront pour « renforcer l’accès au service de justice ». De ce chiffre, 169,5 millions $ serviront à absorber les hausses du budget de fonctionnement actuel des services judiciaires de la province, 28 millions $ serviront à assurer la présence de ressources judiciaires dans le Nord-du-Québec et 19,5 millions $ seront ajoutés pour poursuivre les efforts de traduction des jugements.

Les sommes restantes (43 millions $) iront à renforcer les mesures de cybersécurité du gouvernement pour se prévenir contre d’éventuelles attaques.

Presque pas d’argent frais en environnement

Le budget ne comprend pratiquement aucune nouvelle dépense dédiée à la lutte aux changements climatiques.

Le document mentionne 8,2 milliards $ sur cinq ans pour la mise en œuvre du nouveau Plan pour une économie verte 2026-2031, qui devrait être annoncé dans les prochaines semaines par le ministre de l’Environnement et de la Lutte aux changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Mais la totalité de ces sommes est issue du Fonds d’électrification et de changements climatiques, anciennement le Fonds vert, et doit donc être nécessairement investie dans la lutte aux changements climatiques. Il ne s’agit donc pas de nouveaux investissements, mais de l’utilisation des sommes récupérées à travers le marché du carbone.

Rappelons toutefois que la CAQ veut se permettre de changer d’affectation les surplus dégagés par le fonds dans le cadre de son projet de loi 7 qui chemine toujours à l’Assemblée nationale.

« [Ces mesures] ne représentent presque rien par rapport à l’ampleur du défi à relever. »

Guillaume Tremblay-Boily, IRIS

Si les détails de la majorité de ces dépenses restent inconnus pour l’instant, le gouvernement annonce qu’il consacrera 425 millions $ sur cinq ans pour un programme permettant aux propriétaires de maison d’adapter celles-ci aux changements climatiques, par exemple en finançant des mesures visant à se protéger des inondations et des reflux d’égouts.

Le programme LogisVert, qui permet d’améliorer l’efficacité énergétique des résidences de particuliers, sera aussi renouvelé à partir du Fonds d’électrification et de changements climatiques à la hauteur de 158,9 millions $ pour quatre ans.

Par ailleurs, le gouvernement prévoit 5 millions $ pour mettre en œuvre son projet de loi 5 permettant d’accélérer « des projets prioritaires et d’envergure nationale ». Ce projet de loi, toujours à l’étude, risque selon plusieurs groupes environnementaux d’affaiblir la réglementation environnementale de la province.

Le gouvernement augmente également le budget du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) de 6,9 millions $ sur cinq ans, puisqu’il estime que le Bureau aura à traiter plus de dossiers dans les prochaines années et qu’il a hérité de responsabilités accrues avec le projet de loi 5.

Sinon, le budget présente aussi 23,3 millions $ pour financer des projets de restaurations de milieux naturels, 27 millions $ pour aider à mettre en place la réforme du système de recyclage et 9,2 millions $ pour « assurer les activités de suivi et d’intervention auprès de la faune sauvage dans le sud du Québec ».

« [Ces mesures] ne représentent presque rien par rapport à l’ampleur du défi à relever », remarque Guillaume Tremblay Boily, chercheur à l’IRIS.

« Ce qu’on voit est en phase avec ce que la CAQ a fait depuis les huit ans qu’elle est au pouvoir. C’est un gouvernement qui n’a jamais vraiment vu l’environnement comme une priorité », poursuit-il.

Des investissements pour aider les communautés autochtones

Le gouvernement propose quelques nouvelles mesures destinées aux communautés autochtones.

D’emblée, le gouvernement prévoit 500 millions $ pour garantir des prêts liés à des projets de développement économique dans leurs régions. Ces sommes permettront aux communautés de s’endetter pour acheter des parts dans les grands projets prévus sur leur territoire, par exemple dans le secteur minier ou de l’énergie, et « ainsi bénéficier davantage des retombées économiques qui en découlent », précise le document budgétaire. Les détails de cette mesure seront dévoilés ultérieurement après des « discussions » avec les représentants des Premières Nations et des Inuit.

Le gouvernement prévoit aussi 4,7 millions $ sur deux ans pour aider les communautés autochtones à participer aux évaluations environnementales des projets qui les concernent, notamment pour contracter des études indépendantes qui pourraient éventuellement être présentées devant des institutions comme le BAPE.

Le gouvernement prévoit aussi 25 millions $ sur cinq ans pour consolider l’amélioration des services auprès des populations autochtones. En d’autres termes, ces sommes serviront à la poursuite de programmes existants mis en œuvre à la suite de la commission Viens

À ceci s’ajoute 1,5 million $ pour embaucher des agents de liaison qui aideront les personnes autochtones qui le désirent à avoir accès aux services d’aide à l’emploi offerts par la province et pour financer des projets « portant sur l’employabilité ».

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