L’affaire Epstein ne se lit pas seulement sous l’angle du patriarcat. Elle appelle une autre analyse, plus radicale : celle d’un continuum historique qui relie la traite des corps à leur exploitation contemporaine. Esclavage et réseaux d’abus partagent la même infrastructure souterraine — la domination des corps vulnérables par les réseaux du pouvoir. Nommer ce continuum est la condition préalable à toute réforme structurelle digne de ce nom.
L’affaire Jeffrey Epstein est une manifestation contemporaine de structures de domination ayant de profondes similitudes avec les mécanismes déployés lors de l’esclavage. C’est à ce moment que nous faisons face à des histoires liées entre elles par la violence. En effet, les structures sur lesquelles se fonde l’esclavage n’ont jamais véritablement disparu, elles se sont métamorphosées, institutionnalisées, voire légitimées par des réseaux qui agissent en toute impunité.
Le capitalisme est fondé sur le développement économique des uns au détriment des autres et sur la destruction des économies communautaires des pays et peuples transformés en périphéries de l’Europe, de l’Occident. Le capitalisme, dont les phases correspondent aux différentes manifestations de la domination soit esclavage, colonisation, néo-colonisation. Le capitalisme sous-tend les activités d’Epstein en lui permettant de mettre en place tout un système juridique et financier pour trouver des victimes et dissimuler ses transactions.
Des corps racisés ou vulnérabilisés
Le réseau Epstein fonctionnait selon une logique de marchandisation du corps humain qui rappelle l’économie esclavagiste. Les victimes, de jeunes filles issues de milieux défavorisés ou vulnérables, étaient recrutées, déplacées, échangées entre hommes de pouvoir comme des marchandises circulant dans un réseau commercial clandestin. Cela nous rappelle la relation entre l’esclavage et la création du capitalisme américain. Selon Edward E. Baptist, les propriétaires d’esclaves exploitaient tous les leviers permettant de maximiser leurs profits lors d’une vente ; ils privilégiaient les aptitudes des esclaves, leur expertise dans certains domaines et leur beauté physique.
Rappelons que l’esclavage transatlantique reposait sur trois piliers : la capture (ou le recrutement forcé), la transportation (le déplacement des corps d’un territoire à l’autre), et l’exploitation (la mise au travail forcé des corps). Ces trois piliers se retrouvent dans la façon dont Epstein opérait son réseau. La structure de rabatteurs mis en place par Epstein n’est pas sans rappeler les intermédiaires dans la traite d’esclaves.
Une partie des activités criminelles d’Epstein se déroulait par l’intermédiaire de l’avion surnommé « Lolita Express », déplaçant les victimes entre ses multiples propriétés, reproduisant la logique de dépossession géographique inhérente à l’esclavage.
L’exploitation, enfin, prenait la forme de sévices sexuels répétés, commis dans des espaces clos d’où les victimes ne pouvaient s’échapper, économiquement, psychologiquement, voire socialement. Cet isolement permettait de contourner les lois et de normaliser l’exploitation, tout comme les plantations étaient des micro-États où les planteurs étaient plénipotentiaires.
L’impunité comme pilier structurel
Ce qui distingue l’esclavage d’un simple crime, c’est son institutionnalisation – sa protection par les structures légales, économiques et sociales du pouvoir en place. L’affaire Epstein illustre précisément ce phénomène. L’accord de déjudiciarisation négocié en 2008 par Alexander Acosta, alors procureur fédéral en Floride, accordait à Epstein une immunité quasi totale et qui dissimulerait l’étendue totale de ses crimes ainsi que le nombre de personnes impliquées.
Cette complicité institutionnelle n’est pas sans faire penser aux mécanismes qui ont permis à l’esclavage de prospérer. En effet, les maîtres se sont protégés par les lois qu’ils ont eux-mêmes rédigées. De surcroit, la classe Epstein s’appuyait sur une aristocratie sociale internationale constituée de politiciens, de scientifiques, de princes et de financiers. Leur participation et leur implication collective créaient un système régi par l’omerta.
Cette classe se considère au-dessus des lois et agit en toute impunité. Ce n’est pas sans rappeler la solidarité des planteurs et des barons du sucre qui formaient une classe unie par des intérêts économiques communs et une idéologie partagée de la déshumanisation de celui qu’on construit à l’extérieur de l’humanité : l’Autre.
La déshumanisation, une condition préalable
L’esclavage n’a été possible, psychologiquement et idéologiquement, que par la déshumanisation des personnes réduites en servitude. De façon plus subtile, dans l’affaire Epstein, ce mécanisme opère également. Les victimes étaient décrites comme des jeunes vulnérables souvent pauvres qui étaient facilement déclassés pour les déshumaniser.
Les jeunes victimes étaient décrites comme un « bâton humain », passées d’un invité puissant à l’autre. Ce mécanisme de « prêt » ou d’échange de corps féminins pour sceller des alliances politiques ou financières est similaire aux pratiques de l’« hospitalité sexuelle », la sexualité comme outil de contrôle, d’exploitation et de répression, imposés par les colons aux femmes et aux enfants esclaves.
Virginia Giuffre, l’une des principales survivantes d’Epstein, a décrit comment on lui enseignait à se taire, à sourire, à « se comporter », une discipline du corps et de la parole qui évoque directement les mécanismes de contrôle imposés aux personnes réduites en esclavage.
La conclusion la plus troublante de cette analyse réside dans la continuité des mécanismes de l’esclavage et du colonialisme. Au Canada, les pensionnats indiens fonctionnaient selon une logique structurellement identique : capture des corps d’enfants vulnérables, dépossession géographique et culturelle, exploitation (travail forcé, sévices sexuels documentés par la Commission de vérité et réconciliation), et impunité institutionnelle des Églises et de l’État.
Face aux sévices sexuels, pour les survivants et les survivantes, on ne peut accepter que les victimes soient socialement, structurellement et systématiquement confinées au silence.