Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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WSP, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec est le premier actionnaire, participait à des projets ferroviaires en Israël qui contribuent à la colonisation des Territoires palestiniens occupés. La multinationale de génie-conseil affirme avoir récemment vendu ses opérations là-bas, mais Pivot a accédé à plusieurs informations qui laissent planer le doute quant à son départ du pays.

La multinationale de génie-conseil basée à Montréal, WSP Global, se serait départie de sa filiale en Israël. C’est du moins ce qu’annonce le directeur des relations externes de la firme, Maxime Chagnon, dans un courriel à Pivot.

WSP aurait ainsi cédé ses activités en 2025 « à l’équipe de direction locale » en Israël, « dans le cadre de la gestion courante de son portefeuille d’activités », indique-t-il.

Talonnée par Pivot, WSP a toutefois refusé de commenter la transaction, ni d’en détailler les motivations.

Des documents provenant du registre des entreprises en Israël qu’a obtenu Pivot, montrent que des parts de WSP ont effectivement été transférées en Israël l’année dernière. On y voit aussi qu’à partir du 31 décembre dernier, la filiale israélienne a changé de nom, passant de « WSP Consulting Engineers Israel LTD » à « PBIL Consulting Engineers LTD ».

L’entreprise, qui s’affiche publiquement sous le nom PB Israel, a également lancé un nouveau site Web, distinct de celui de WSP, où elle indique être désormais « indépendante ». Sur LinkedIn, la page qui représentait autrefois WSP en Israël a également changé de nom et de logo. Depuis quelques semaines, elle affiche plusieurs offres d’emplois à combler.

De prime abord, cette nouvelle entité semble corroborer ce qu’avait rapporté le journal d’affaires israélien Globes en septembre dernier, à qui WSP avait indiqué que ses projets seraient transférés à une « nouvelle entreprise » israélienne. La frime aurait toutefois précisé qu’elle honorerait elle-même l’un de ses contrats de développement du métro de Tel-Aviv.

WSP avait ajouté que son retrait était attribuable à des « changements organisationnels » visant à réduire la présence de WSP dans des « petits pays ». Cependant, d’autres sources au sein de l’entreprise avaient confié au média y voir le résultat de « pressions politiques » internationales croissantes contre Israël.

WSP en Israël

Depuis plusieurs années, la firme d’ingénierie québécoise WSP est visée par un mouvement de boycott et de désinvestissement en raison de son implication dans des projets ferroviaires en Israël qui contribuent à la colonisation des Territoires palestiniens occupés (TPO), et représentent de possibles violations du droit international.

Selon le centre indépendant de recherche Who Profits, WSP a supervisé l’expansion du train léger de Jérusalem, qui connecte la partie ouest de la ville, aux colonies israéliennes illégales dans Jérusalem-Est.

La firme québécoise est également impliquée dans un projet de train à grande vitesse entre Tel-Aviv et Jérusalem, qui traverse la ligne d’armistice de 1949 en Cisjordanie occupée. Le projet utilise ainsi des terres palestiniennes publiques et privées, alors que le transport n’est destiné qu’aux Israélien·nes.

Depuis 2022, des organisations de défense des droits des Palestinien·nes réclament à ce que WSP soit inclue à la base la liste onusienne des entreprises liées à la colonisation des TPO.

D’une part, l’apparition de « PB Israel » pourrait indiquer le retrait de WSP en Israël, ainsi qu’une victoire des mouvements de pression contre ses activités en Cisjordanie.

Mais si l’entreprise semble se distancier discrètement de ses opérations là-bas, Pivot a relevé plusieurs éléments qui indiquent que la firme de génie-conseil conserve des liens avec son équipe là-bas.

Transaction enregistrée

Des documents obtenus au registre des entreprises israéliennes montrent des transferts de parts de WSP entre juillet et octobre 2025. Ces parts transitent d’abord entre les mains de la filiale britannique de WSP et sont ensuite transmises à un dénommé Yaakov Ben Shitrit, identifié comme étant citoyen israélien. Dans un document produit le 31 octobre 2025, il est également désigné comme seul directeur de la compagnie.

Yaakov Ben Shitrit correspondrait au nouveau PDG de PB Israel, qui s’affiche publiquement sous l’orthographe Cobi Ben Shetrit – Cobi étant un surnom commun pour le prénom Yaakov.

L’adresse courriel au nom de Cobi Ben Shetrit apparaît d’ailleurs à titre d’adresse numérique principale de l’entreprise dans d’autres documents officiels. Cette adresse affiche toujours le domaine de WSP.

Deux entités indépendantes?

Pivot a pu identifier une autre adresse courriel listée comme contact dans une publication LinkedIn récente de PB Israel. Le domaine correspond aussi à WSP, soit « @wsp.com », ce qui suggère que les entreprises continueraient de partager une structure informatique.

Par ailleurs, des informations obtenues sur la base de données publiques Who Is montrent que WSP Global est propriétaire du nom de domaine du nouveau site web de PB Israel.

Aux yeux de la sociologue professeure à l’Université York, Audrey Laurin-Lamothe, cela est assez inhabituel, « d’autant plus que chaque entreprise normalement veut conserver certaines informations à l’abri de la concurrence. »

« Normalement, on ne met pas sur le même [domaine] des compagnies qui devraient être indépendantes », explique-t-elle en soulignant les enjeux de représentation et de fuite d’information qui pourraient possiblement en découler.

« Ça paraît extrêmement bizarre de continuer d’exercer des fonctions, et de communiquer des informations, qui devraient normalement profiter à [PB Israel]. »

Autre signe de proximité entre les deux entités : sur LinkedIn, des publications de WSP continuent d’être relayées par la page de PB Israel. Cobi Ben Shetrit, a également partagé une vidéo de promotion de WSP, initialement publiée par le PDG de la firme, Alexandre l’Heureux.

« C’est censé être des concurrents », s’étonne Audrey Laurin-Lamothe. « On ne va pas donner une tape sur l’épaule à une entreprise contre laquelle on est censé être en concurrence. »

Silence Radio

Si transaction il y a eu, celle-ci n’a pas été annoncée publiquement par WSP, ce qui serait pourtant requis pour les compagnies qui sont cotées en bourse, afin de tenir les investisseurs informées de changements matériels importants. Selon le guide de divulgation de la bourse de Toronto, où est inscrite WSP, ceci comprend les acquisitions, ainsi que les cessions.

« Habituellement, il y a des communications de la part des deux firmes », explique Colin Pratte, chercheur à l’Institut d’informations socioéconomiques (IRIS). « WSP va dire “on a vendu ça à un tel” et l’autre aussi va émettre un communiqué pour dire “j’ai acheté ça d’un tel”. Mais là il n’y a rien de ça. » Ce silence amène le chercheur à remettre en question la nature de la transaction.

« Est-ce qu’il y a réellement une deuxième partie dans cette transaction, ou est-ce qu’on a affaire à quelque chose d’incestueux? », questionne Colin Pratte. Celui-ci estime qu’il pourrait s’agir d’une entente interne au sein de WSP, permettant à cette dernière de se distancier publiquement d’Israël, tout en conservant des liens avec ses projets là-bas.

Genivar, WSP et PB

Il y a quelques années, WSP portait un autre nom : Genivar. C’était avant que la Commission Charbonneau ne mette en lumière sa participation dans un système de trucage d’offres de contrats d’infrastructures au Québec. L’entreprise avait alors fait nouvelle peau, adoptant le nom d’une firme britannique dont elle venait de faire l’acquisition : William Sale Partnership.

C’était en 2013. L’année suivante, l’entreprise fait une nouvelle acquisition : une firme d’ingénierie américaine, spécialisée dans les transports, Parsons Brinckerhoff, ou PB.

Questionnée par Pivot, WSP a de nouveau refusé de commenter. La firme n’a pas non plus voulu préciser si elle avait cédé ses droits d’appellation PB dans le cadre de la transaction apparaissant au registre des entreprises israéliennes.

Contrairement au scandale entourant Genivar, dans ce cas-ci, « on voit que WSP n’a pas perdu l’ensemble de sa crédibilité », avance Audrey Laurin-Lamothe, ce qui pourrait expliquer un possible rebrand en Israël seulement. « Ils ont quand même balancé les coûts, avantages, de conserver leur nom au Québec, au Canada et à l’international et de se débarrasser de l’aile ou du bureau israélien, de s’en détacher », du moins en apparence.

Avec l’argent des Québécois·es

Selon ses états financiers, la Caisse de dépôt et placement du Québec (La Caisse) investissait plus de 5,2 milliards $ auprès de WSP en 2024, ce qui constituait l’un de ses placements les plus importants.

En avril 2025, le bas de laine des Québécois·es s’était néanmoins départi de plus de 2 millions d’actions de l’entreprise, représentant un désinvestissement de près de 600 millions $. La Caisse avait indiqué qu’il s’agissait d’un « rééquilibrage périodique » de son portefeuille. Elle en demeure tout de même actionnaire principal, détenant 14,2 % de parts de l’entreprise.

« Nous avons eu plusieurs discussions avec [WSP] au fil des mois, mais n’entrerons pas dans les détails de ces échanges sur la place publique. »

Jean-Charles Del Duchetto, La Caisse

En juillet, le président de l’organisme, Charles Émond, avait annoncé qu’il n’autoriserait « aucun nouvel investissement en Israël et dans les [Territoires palestiniens occupés] ».

Si cet engagement a été réitéré par la Caisse, dans un courriel à Pivot, elle n’a pas voulu indiquer si elle avait joué un rôle dans le possible retrait de WSP.

« Nous avons eu plusieurs discussions avec [WSP] au fil des mois, mais n’entrerons pas dans les détails de ces échanges sur la place publique », a déclaré Jean-Charles Del Duchetto, directeur des relations médias de la Caisse dans un courriel à Pivot. « Les considérations de la société qui l’ont menée à prendre cette décision lui appartiennent. »

« La CDPQ va toujours dire qu’elle est un acteur financier neutre, qu’elle n’a pas d’influence sur les entreprises [dans lesquelles elle investit], qu’elle est une spectatrice », avance Félix Beauchemin, collaborateur à l’IRIS et auteur d’un papier de recherche sur l’implication de la Caisse dans des entreprises complices de l’apartheid, en Afrique du Sud et en Palestine.

« Elle ne veut pas montrer qu’elle se plie facilement à l’influence externe de manifestants ou autre », pense le chercheur, mais « en tant qu’actionnaire principal, elle a une influence importante, et ça, elle ne peut pas le nier. »

« C’est important de reconnaître les gains qui ont été faits par les organismes de défense des droits humains », Audrey Laurin-Lamothe, en saluant les efforts des mouvements de désinvestissement visant les investissements de la Caisse dans des compagnies complices de l’apartheid et du génocide en Israël.

Mais elle prévient que, même si WSP avait réellement coupé les ponts avec sa filiale en Israël, elle a tout de même contribué à y développer des expertises et des infrastructures qui, elles, sont là pour rester, et continueront de contribuer à la colonisation de la Cisjordanie.

« Les dommages ont déjà été faits. »

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