Corruption policière : des ripoux à la pelletée

Alexandre Popovic Chroniqueur · Pivot
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Corruption policière : des ripoux à la pelletée

Les pommes pourries ne tombent jamais loin de l’arbre.

Gros coup de filet à Toronto : une tonne de flics arrête une bande de flics.

C’est une enquête de la police régionale de York, appelée Project South, sur le crime organisé et la corruption policière qui a entrainé l’arrestation de sept flics et d’un agent retraité de la police de Toronto, le 5 février dernier. Du jamais vu, paraît-il.

Les ripoux sont notamment accusés de vente de renseignements personnels au crime organisé, de protection d’un magasin illégal de cannabis en échange de pots-de-vin, de trafic de cocaïne et même d’uniformes de police.

Visiblement, l’offre de services policiers ne cesse de se diversifier.

Dans les jours suivants, deux autres flics de Toronto et trois de la région de Peel ont été suspendus en lien avec Project South.

Doug Ford, ce premier ministre ontarien follement amoureux de la police, ne voit là rien d’autre que quelques « pommes pourries ».

L’Inspecteur général des services policiers de l’Ontario ne semble toutefois pas convaincu. Car Project South a incité ce chien de garde de la force constabulaire à inspecter l’ensemble des 45 corps policiers que compte la province. Rien de moins.

Quand on sort un boyau d’arrosage d’une telle largeur, c’est moins pour éteindre un modeste feu de paille que pour affronter un feu de forêt menaçant de s’étendre.

L’argent et les ethnies

Avec l’explosion de corruption policière dans la région de Toronto, c’est l’image de la police qui en mange toute une.

Et quand la police en arrache, les médias mainstream donnent la parole aux flics.

C’est ainsi que Qub radio a récemment reçu deux flics retraités du Service de police de la police de Montréal (SPVM) pour parler de corruption.

Mieux un flic est payé, moins l’argent facile sera tentant, est venu dire André Gélinas.

On ne pourra pas reprocher à l’ex-sergent-détective de ne pas prêcher pour sa paroisse.

Mais j’ai un scoop pour Gélinas : l’honnêteté, ça ne s’achète pas.

Trois des sept flics torontois arrêtés sont des sergents bénéficiant de salaires annuels oscillant entre 153 000 $ et 163 000 $.

Ça ne correspond pas exactement à l’idée que je me fais de fonctionnaires sous-payés qui crève-la-dalle.

Ne dit-on pas que l’appétit vient en mangeant?

Toujours au micro de Qub, Stéphane Wall, ex-superviseur du SPVM, pointe du doigt « l’inclusion », telle une malédiction qui aurait pour répercussion que la police se retrouve avec des flics qui n’auraient jamais dû être flics.

Encore la faute des minorités!

J’ai une devinette pour Wall à propos de deux de ses ex-collègues du SPVM : Benoit Roberge, qui vendait des secrets policiers à un Hells Angels emprisonné au fédéral, et Ian Davidson, qui a tenté de monnayer la liste des snitchs au crime organisé, appartiennent à quelle ethnie?

SnitchS et leaderS mafieux

La liste que Davidson cherchait à vendre contenait le nom de pas moins de 1500 sources confidentielles actives et de 10 500 autres inactives.

Ça en fait des gangsters qui parlent à la police.

Et on n’y retrouve pas que du menu fretin. Andrew Scoppa, l’ex-parrain intérimaire de la mafia montréalaise, a balancé des tuyaux au SPVM pendant des années avant d’être lui-même assassiné, en 2019.

Naturellement, Scoppa y trouvait son propre intérêt. Réputé être le plus gros importateur de drogues au pays, il avait été acquitté, en 2018, des accusations de complot et de possession de cocaïne dans un but de trafic, de trafic de cocaïne et de recel d’argent, qui pesaient contre lui lorsque le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a soudainement demandé l’arrêt des procédures, sans offrir trop d’explications.

Reconnaissez-vous ici l’odeur familière de l’échange de bons services?

C’est le livre « La Source », des journalistes Félix Séguin et Éric Thibault, paru en 2020, qui révélera le double jeu de Scoppa.

Combien reste-t-il de gros bonnets du crime organisé qui collaborent secrètement avec la police?

Si Séguin a pu entrer en contact avec Scoppa pour écrire ce bouquin, c’est par l’intermédiaire d’un ex-flic du SPVM, lequel avait le même toubib que le mafieux.

« J’étais surpris que le monde de la police et le monde de la mafia puisse être aussi imbriqués », écrit Félix Séguin, qui couvre pourtant l’actualité criminelle depuis deux décennies.

Combien reste-t-il de gros bonnets du crime organisé qui collaborent secrètement avec la police? Va savoir.

On nous vend l’idée que la police combat la pègre, mais la réalité est plus complexe.

Dans les faits, une véritable petite armée de crapules travaille main dans la main avec les flics.

Cachez-moi ça

Ian Lafrenière n’était guère enchanté que Radio-Canada révèle l’affaire Ian Davidson, en 2012.

« Honnêtement, on aurait préféré que cette histoire ne sorte pas », de dire celui qui était alors porte-parole du SPVM.

Depuis, Lafrenière est monté en grade puisqu’il est aujourd’hui ministre de la Sécurité publique dans le gouvernement de la CAQ, et donc responsable politique de la police à l’échelle provinciale.

C’est donc à lui que les boss des 31 corps policiers différents que comptent le Québec doivent transmettre, à chaque année, des renseignements sur le suivi des démêlés disciplinaires, déontologiques et criminels de leurs membres et des mesures correctives qui ont été apportées (tout d’un coup qu’il y en a eu).

C’est du moins ce que dit l’article 264 de la Loi sur la police.

Désireux de mieux mesurer l’ampleur du phénomène de la délinquance policière au Québec, j’ai adressé une demande d’accès à l’information au ministère de la Sécurité publique (MSP) pour obtenir les renseignements qui ont été transmis au ministre depuis 2015, selon cet article de loi.

Trois mois après avoir reçu ma demande d’accès, le ministère de Lafrenière me répond finalement n’avoir rien trouvé à me donner.

« Il appert que le MSP ne détient, ni ne reçoit aucun document correspondant à l’application de l’article 264 de la Loi sur la police », lit-on dans cette décision dont j’ai par ailleurs demandé la révision à la Commission d’accès à l’information.

De deux choses l’une.

Soit pas un seul des boss des 31 corps policiers québécois ne s’est conformé à son obligation légale de transmission de renseignements au MSP depuis les dix dernières années.

Soit le MSP détient bel et bien les renseignements visés par ma demande d’accès, mais que Lafrenière ne voulait juste pas que ça sorte.