La loyauté de la gauche radicale

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La loyauté de la gauche radicale

La convergence contre l’extrême droite n’a pas besoin d’un consensus d’opinions, mais de militant·es, de loyauté et de discipline.

Depuis le début de l’année, on voit se multiplier les assemblées de coordination, les rassemblements stratégiques et les réunions d’organisation.

Il y a eu la semaine de grève des organismes de défense de droits et la préparation de la grève sociale. L’énergie est là et la volonté se raffermit constamment.

Ce qui se met en place, ce sont les bases d’un front élargi contre le fascisme.
Le contexte est bien connu, c’est celui de la soi-disant polarisation, façon de dire que le spectre politique est délibérément limité par la droite, qui a le monopole du crachoir. De passage sur les ondes de RDI il y a deux semaines, par exemple, la polémiste Karima Brikh – associée à la chaîne française d’extrême droite CNews – a qualifié de « militants de la gauche radicale » une constellation de personnalités en ligne québécoises.

La fantassine de Bolloré y est allée fort de café. Les personnes qu’elle vise sont pour l’essentiel sociales-libérales et font davantage dans le commentaire que dans l’organisation politique.

L’épithète a généré son lot d’outrage, le carburant de l’économie numérique.

Je n’ai rien à ajouter à cet effet. Mais pour réussir notre effort de convergence, il semble que des définitions s’imposent.

Être militante

Je suis militante transféministe.

Quand je me désigne ainsi, bon nombre de personnes croient que je veux simplement dire que je suis une opinioneuse. La « militance » est un mot bien vague tant il est usé par la guerre de l’écran tactile.

Ce que je veux dire, c’est plutôt que j’ai soumis ma vie à la lutte depuis quelques années. J’ai sacrifié mon confort, mes économies, mon temps libre.

J’ai même enduré une somme inexcusable de violence par ma propre communauté, prise dans un panier de crabes qui forme malgré nous les circonstances de la lutte.

J’ai écrit, planifié, financé, imprimé, tracté, transporté, rassemblé et recommencé. J’ai passé les mots d’ordre et j’ai manifesté. En somme, j’ai été disciplinée.

Avec les camarades, nous avons bâti sans relâche, et vu s’effondrer nos efforts. Nous avons avancé puis battu en retraite, mais nous avons gardé le cap. Et nous ne lâcherons rien.

Le Mouvement transféministe, nous le construisons dans la misère, qui est celle de notre condition. C’est là seulement que nous pouvons développer notre théorie, et à plus forte raison, notre praxis.

Le mouvement auquel nous ambitionnons est autonome, c’est-à-dire qu’il appartient aux transféministes en lutte. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il soit indépendant.

Au contraire, la lutte transféministe s’inscrit dans un mouvement de libération beaucoup plus vaste. Toutes les femmes trans ne sont pas (également) opprimées, mais la conscience de classe de celles qui le sont ne peut pas faire l’économie de leur transitude.

C’est précisément l’expérience de la transféminisation, ce processus complexe et inégal de subordination dans le régime transmisogyne, qui crée les conditions d’émergence d’un sujet révolutionnaire transféminin, inscrit dans les luttes décoloniales, antiracistes et ouvrières.

La transmisogynie ne naît pas de la cuisse de Jupiter; elle se forme dans l’histoire. C’est l’État qui organise notre subordination et le capital qui en profite. Les médecins contrôlent nos corps, la RAMQ et l’immigration nous gardent précaires. Ce sont ces conditions matérielles qui organisent notre exploitation, des bullshit jobs au travail du sexe ubérisé.

Nous sommes maintenues dans un régime de précarité et de violence délibéré.

Je ne suis pas dupe pour autant : nous avons davantage besoin de la lutte que la lutte a besoin de nous. Mais qu’on ne me reproche pas de diviser la classe ouvrière, je la prends simplement où elle se trouve.

Être radicale

L’antifascisme formé dans la rue depuis la moitié des années 2010 s’est d’abord nourri des sacrifices des militant·es anarchistes, puis de ceux des socialistes, des communistes, des syndicalistes, des queers et des féministes.

De contre-manifestation en dénonciation publique, l’avant-garde a subi les menaces des fachos, comme la violence de la police. Elle a battu en brèche l’extrême droite militante, celle qui voulait défiler en rangs serrés et empoisonner l’espace public. Le front antifasciste a été et demeure un succès de terrain.

Mais dans la dernière année, les thèmes natalistes, transphobes, identitaires, racistes et islamophobes ont pris plus explicitement racine dans les classes politiques et médiatiques. Pour y réagir, une sorte de coalition d’opinion contre l’extrême droite s’est formée.

Les pratiques de l’État ne changent pas tellement, mais les discours qui les accompagnent leur donnent un ton sordide. La rhétorique semble déranger plus de gens que la violence elle-même.

Toutes les tendances du libéralisme ont rejoint le chat, l’antifascisme est maintenant l’affaire de tout le monde.

Être loyale

La nécessité d’élargir la coalition contre l’extrême droite ne relève plus du débat.
La gauche est diverse et s’inscrit dans des conditions de lutte extrêmement variées. Que des groupes bien financés et organisés comme les syndicats se joignent au concert est non seulement salutaire, mais stratégiquement essentiel. Que les intellectuel·les de centre-gauche agitent le pot est utile et nécessaire.

Mais cet effort de convergence ne doit pas faire l’économie de la politique. Et la politique n’est pas une question d’opinions, mais de pouvoir, de tensions et de compromis.

Pour maintenir les conditions de possibilité d’une véritable convergence contre la droite, tous les camps en présence devront être pragmatiques, mais ce mot n’est pas synonyme de modération.

Nous n’avons ni besoin de nous rassembler autour de la même grande table, ni de nous entendre sur les détails de notre programme. Dans le contexte qui se présente à nous, c’est la loyauté qui sera la fondation de notre front commun.

La gauche radicale a déjà démontré sa loyauté aux luttes du peuple palestinien, des femmes musulmanes, des locataires, des travailleur·euses, des personnes migrantes, trans, autochtones et racisées. Nous avons pris des risques et fait des sacrifices, nous avons été discipliné·es.

Nous nous attendons à la même chose de nos allié·es.