Aux Jeux olympiques d’hiver, les yeux étaient rivés ce mercredi sur le duo de patinage artistique formé par Guillaume Cizeron et Laurence Fournier Beaudry. Le couple d’athlètes qui représente la France patine ensemble depuis à peine un an et cumule les succès.
Dominant la compétition depuis le début des JO, iels ont finalement remporté la médaille d’or de danse sur glace, tel que pressenti.
Mais leurs prouesses ont été assombries tout au long de la compétition, en raison de ce qui s’est joué en toile de fond pour mener à leur partenariat.
Fournier Beaudry s’est retrouvée sans partenaire en 2024, après que le sien eut été accusé d’agression sexuelle et interdit de compétition. Cizeron, de son côté, a perdu son équipière Gabriella Papadakis lorsque cette dernière a annoncé sa retraite en 2024. Elle a aussi fait paraître en début d’année un livre dénonçant les violences sexistes de son industrie et évoquant une relation professionnelle marquée par des rapports de domination.
Derrière la façade glamour d’un sport qui exige autant d’endurance que de sens artistique, c’est toute la violence d’un système qui se dévoile.
Le patinage artistique, un système toxique?
Le patinage artistique n’en est pas à ses premiers scandales. Rien qu’aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin, en 2022, la jeune patineuse russe Kamila Valieva avait été disqualifiée pour dopage, une affaire qui a attiré l’attention du monde entier sur les pratiques douteuses de l’entraîneuse controversée Eteri Tutberidze.
Cette année, ce sont la binarité et les luttes de pouvoir genrées inscrites à même l’ADN de la danse sur glace qui sont vivement dénoncées dans la foulée de la rupture entre Papadakis et Cizeron, qui ont préalablement fait équipe pendant près de 20 ans.
Ensemble, iels étaient au sommet, forts de leurs cinq titres de champions du monde et médaillé·es d’or aux Jeux olympiques de Pékin. Pour Papadakis, la violence de son ex-partenaire qu’elle dénonce désormais dépasse de loin l’échelle humaine, « elle est aussi le produit, le fruit d’un système qui est beaucoup plus grand que nous ».
Stéréotypes de genres
La danse sur glace de compétition exige d’abord de former un duo avec un·e patineur·euse du sexe opposé. Dans son livre, Papadakis décrit le processus pour trouver son match : les garçons étant moins nombreux dans la discipline, ce sont eux qui ont le luxe de choisir leur partenaire parmi une panoplie de patineuses qui doivent les convaincre et qui peuvent aisément être remplacées si on considère qu’elles ne font plus l’affaire.
Papadakis raconte comment les patineuses défilent devant les garçons, soit sur la glace, soit sur un « site de rencontre » destiné à former des duos de patinage. La patineuse confie d’ailleurs n’avoir jamais été aussi intimidée dans sa carrière de compétition que lorsqu’elle a patiné, à neuf ans, en sachant que son futur partenaire, Cizeron l’évaluait depuis les gradins. Dur de ne pas percevoir déjà, ici, les mécaniques patriarcales d’une usine de filles en séries – pour reprendre l’expression de la chercheuse Martine Delvaux.
Et puis, comme dans la danse sociale, ce sont les hommes qui mènent les mouvements à la danse sur glace. Les filles doivent apprendre à s’abandonner à leur partenaire et à le suivre sans le contredire. Le masculin l’emporte sur le féminin dans les cahiers d’école comme sur la glace. On imagine sans peine ce que ça apprend aux enfants, garçons comme filles, au sujet de la place qui « leur revient » dans le monde.
Le coût de la dénonciation
Les prises de parole publiques de Gabriella Papadakis se font au grand dam de son ex-partenaire, qui se dit « victime d’une campagne de dénigrement », et qui aurait manifestement préféré qu’un scandale le mettant en scène n’éclate pas à quelques semaines des JO.
Mais dans l’espace public, ce sont les femmes qui dénoncent qui font l’objet d’un haut degré de scepticisme et qui subissent le plus souvent un violent backlash. Dans une vidéo publiée sur sa page Instagram intitulée « The Cost of Speaking Out », Gabriella Papadakis déplore justement avoir été privée de la position de commentatrice des actuels Jeux olympiques de Milano-Cortina qu’elle devait occuper à la chaîne NBC, une annulation de contrat qui coïncide avec la riposte publique de Cizeron. Pour Papadakis, il s’agit d’une méthode de plus en plus fréquente qui vise à décourager les femmes qui dénoncent.
Il faut dire que cette situation survient dans la foulée d’une controverse entourant une chronique radio de l’autrice Elizabeth Lemay pour l’émission De l’huile sur le feu. Le segment de la chronique diffusé sur les réseaux sociaux de Radio-Canada s’est attiré une horde de commentaires injurieux et misogynes, et le diffuseur public a choisi de supprimer l’extrait de ses pages Facebook et Instagram.
Comme dans le cas de Papadakis, le repli de l’institution a été vivement dénoncé : l’auditoire s’inquiète notamment que n’en soient que plus encouragés les internautes antiféministes, ce qui n’est pas sans rappeler le désaveu qu’avait subi la journaliste indépendante Rachel Gilmore lors des dernières élections fédérales. Engagée comme chroniqueuse vérificatrice de faits pour l’émission CTV Your Morning, elle a plutôt été remerciée par la chaîne de télévision à la suite d’une vague organisée de dénigrement à son encontre.
La convergence des expériences de ces femmes illustre l’existence d’un coût de la parole dénonciatrice, qui s’opère au moyen de bombardements de haine numériques auxquels l’appareil médiatique n’est pas préparé.
Quand les femmes font équipe
La danse sur glace de compétition est une pantomime du couple hétérosexuel et des injonctions strictes et contradictoires qui pèsent sur les femmes pour rencontrer les critères du patriarcat.
Et on ne passera bien sûr pas sous silence les nombreux abus psychologiques et/ou sexuels que subissent les sportives en coulisse. Une récente étude parue dans la revue Journal of Sport and Social Issues rapporte qu’en France, les sportives de haut niveau sont très nombreuses à avoir été victimes de violences physiques, sexuelles ou psychologiques. Plusieurs sportives – dont celle qui accuse l’ex-partenaire de Laurence Fournier Beaudry – dénoncent aussi une omerta dans le monde du sport qui décourage les femmes de porter plainte.
Dans l’espoir de réécrire les codes de sa discipline et de faire du patinage artistique un milieu plus égalitaire et sécuritaire, Gabriella Papadakis s’est trouvé une nouvelle partenaire. Avec son amie elle aussi nouvellement retraitée, la patineuse Madison Hubbell, elles sont devenues les premières femmes à patiner en duo, en 2025.
Depuis, Papadakis multiplie les collaborations avec d’autres patineuses, ce qui suscite à juste titre une discussion sur la possibilité de voir un jour des couples de même sexe être admis dans les compétitions officielles. Ultimement, il faut admettre que l’on retiendra de cette semaine à quel point il est important que, sur la glace comme dans l’espace public et médiatique, les femmes continuent de faire équipe.