Alors qu’Israël envisage la création d’un vaste camp pour les Palestiniens dans le sud de Gaza, d’autres camps ouvrent déjà, comme celui récemment installé à Netzarim. Une politique du provisoire qui s’installe durablement, transformant Gaza en un archipel de tentes et de gravats.
Dans le sud de la bande de Gaza, le mot « camp » n’est plus une situation d’urgence : il devient une organisation du présent. Selon les déclarations d’un général israélien à la retraite, Israël prévoit l’installation d’un immense camp destiné à accueillir des Palestiniens déplacés. Sur le terrain, cette annonce ne surprend personne. Gaza vit déjà sous un régime de camps improvisés, devenus la forme dominante de l’habitat pour une population privée de maisons, d’écoles et de structures civiles.
Vivre et grandir dans l’attente permanente
Dans l’un de ces camps du sud, Fatima a perdu son mari sous les bombardements. Elle élève désormais seule ses cinq enfants, sous une tente : « On nous dit que c’est temporaire, mais rien ici ne ressemble à quelque chose de provisoire », explique-t-elle.
Ses enfants ne vont plus à l’école depuis des mois. Leurs journées se résument à l’attente : attendre dans de longues files pour remplir quelques bidons d’eau, attendre la takiya – ces distributions alimentaires improvisées –, attendre que la nuit passe sans nouveau drame. « Ils ne demandent plus quand ils retourneront à l’école, ils demandent seulement s’il y aura à manger aujourd’hui », confie-t-elle.
La question de l’éducation revient dans presque chaque conversation. Les adolescents errent entre les tentes, sans perspectives claires. Certains cherchent du travail dans des zones dangereuses, d’autres restent assis, le téléphone éteint, faute d’électricité.
« On parle d’avenir, mais quel avenir quand on grandit dans un camp? »
Ahmed, 19 ans
Déplacer au lieu de reconstruire
La récente ouverture d’un camp à Netzarim, présenté comme une installation organisée avec un soutien égyptien, s’inscrit dans la même logique. Officiellement, ce camp vise à répondre à l’urgence humanitaire. En réalité, il confirme une tendance lourde : le déplacement massif de la population palestinienne vers des espaces clos, temporaires en théorie, durables dans les faits. À Netzarim, comme ailleurs, les tentes remplacent les maisons, sans garantie de retour ni de reconstruction.
L’ouverture des points de passage, annoncée comme un progrès, n’a pas modifié la réalité quotidienne. Les aides arrivent en quantités insuffisantes, de manière intermittente. L’eau potable reste rare, l’électricité quasi inexistante. Beaucoup de familles doivent se déplacer sur de longues distances pour recharger un téléphone ou obtenir un peu de connexion afin de donner des nouvelles à leurs proches.
Le cessez-le-feu, régulièrement évoqué dans les discours officiels, n’a pas changé la perception des habitants. Sur le terrain, la peur reste constante, nourrie par l’instabilité et l’absence de perspectives claires.
« Même quand il n’y a pas d’attaques, nous ne nous sentons pas en sécurité. Les ruines autour de nous nous rappellent ce qui peut arriver à tout moment », explique Mariam, déplacée depuis plusieurs mois.
À travers ces camps, c’est une nouvelle géographie de Gaza qui se dessine : une terre fragmentée, où les civils passent d’un site provisoire à un autre, sans horizon de retour. La politique des camps semble remplacer toute réflexion sur la reconstruction, l’éducation et la vie civile.
Gaza ne se reconstruit pas : elle s’administre par le déplacement.
La question qui se pose aujourd’hui dépasse l’urgence humanitaire. En multipliant les camps au sud, à Netzarim, ailleurs, Gaza risque de devenir durablement un territoire de tentes. Une génération entière grandit sans école, sans maison, sans stabilité.
« Nous ne voulons pas d’un camp mieux organisé. Nous voulons rentrer chez nous », résume Ahmed.
Gaza ne peut pas être réduite à une succession de camps, perçus comme temporaires, mais installés sans fin. Tant que la réponse politique au désastre humain restera le déplacement plutôt que la reconstruction, la bande de Gaza continuera de s’enfoncer dans une réalité où survivre remplace vivre et où le provisoire devient permanent.