LE PETIT PETIT QUÉBEC

Francis Dupuis-Déri Chroniqueur · Pivot
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LE PETIT PETIT QUÉBEC

Le mouvement souverainiste se ratatine.

Je me souviens avoir toujours été souverainiste. J’ai raté le premier référendum, mais j’ai milité dans les années 1980 pour la Loi 101, mon fleurdelysé accroché au balcon. Il s’agissait d’une douce utopie, mais je rêvais alors, avec quelques camarades, d’un Québec démilitarisé et socialiste, avec une place pour l’anarchisme, en écho au Manifeste du FLQ : « Vous seuls connaissez vos usines, vos machines, vos hôtels, vos universités, vos syndicats; n’attendez pas d’organisation miracle. Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail. [Nous voulons] une société ouverte sur le monde ».

Inspirés par l’internationalisme de nos artistes Michèle Lalonde, Gaston Miron, Pierre Falardeau et d’autres, nous étions solidaires de toute « petite nation » sans pays, dont la Palestine, comme le rappelait récemment Mohamed Lotfi , pour laquelle on battait déjà le pavé, keffieh au cou. Et le siège d’Oka nous avait fait prendre conscience qu’il faudrait évidemment s’entendre avec les Premières Nations.

J’ai voté OUI en 1995, sans avoir entendu parler de laïcité ou du genre des toilettes. Même après la maudite phrase de Jacques Parizeau, on ne discutait pas d’Islam, de femmes portant l’hidjab, ni de transidentités, la majorité d’entre nous n’ayant même pas conscience de leur existence… C’était le monde d’avant la Guerre en Afghanistan post-11-Septembre et d’avant l’interminable dérive répressive de la pseudo-laïcité « à la française » (deux échecs complets, par ailleurs).

Pourquoi tant de voix s’élèvent aujourd’hui pour en appeler d’un Québec triste, mesquin, petit, quand hier encore, nos poètes faisaient rimer Québec avec liberté?

En 2006, Pierre Falardeau manifestait pour le Liban attaqué par Israël, aux côtés d’un Julien Poulin agitant un drapeau du Hezbollah. Attaqué par des fédéralistes du National Post, Falardeau avait répliqué : « Je suis allé là en appui au peuple palestinien. [J] e me laisse [pas] embarquer là-dedans en me disant que ce sont des fous furieux, des islamistes, des criminels du Hezbollah. […] Je trouve qu’on diabolise les Arabes. Mais c’est du monde avec deux bras et deux jambes. Le Hezbollah n’est pas né de rien. »

Tout cela semble si loin.

L’indépendance était encore la réponse politique au fédéralisme et au pouvoir d’Ottawa, mais aussi au néolibéralisme et à la mondialisation du capital et des marchandises qui sapaient la souveraineté des peuples, d’où la révolte des Zapatistes au Chiapas. Oui, on pouvait être altermondialiste et souverainiste.

            Pourquoi tout a basculé? Mario Dumont, à la tête de l’ADQ, a certainement une responsabilité importante dans ce ratatinement qui flétrit le souverainisme d’aujourd’hui. Par électoralisme, il a transformé un accommodement raisonnable au sujet d’une simple dispute de ruelle entre des Juifs hassidiques et le YMCA du Mile-End, qui n’aurait dû intéresser personne, en crise nationale d’où l’Islam a curieusement émergé comme la cause de tous nos problèmes. On est, depuis lors, englué dans le vortex de l’islamophobie, avec l’aide du PQ qui a troqué le nationalisme « civique » pour le nationalisme « ethnique », la CAQ qui a joué à la surenchère identitaire, et la miraculeuse transsubstantiation de la « laïcité » en valeur fondamentale du Québec.

Toutes ces manœuvres électoralistes ont nourri, et se sont nourries, de la moelle gangrénée de la psyché canadienne-française catholique, refoulant du même coup le nationalisme internationaliste de nos prédécesseurs, pauvres pêcheurs désirant « une société ouverte sur le monde » (dixit le FLQ), révolutionnaires joyeux plutôt que tristes réactionnaires.

La campagne référendaire est lancée

Ce qui nous mène au récent Congrès du PQ, où le chef a déclaré que la « campagne référendaire est lancée », alors qu’il débattait d’Histoire, par discours interposés, avec le fédéraliste en chef, le premier ministre du Canada. En coulisses, les membres bricolaient des résolutions qui devaient stimuler la soif du pays. Las, on propose une commission parlementaire pour modifier le cours d’éducation à la sexualité, jugé trop inclusif des réalités trans. On veut aussi interdire aux femmes trans l’accès des vestiaires, prisons et organismes de femmes, y compris de lesbiennes (merci à Alexandre Dumas et Eli San pour les infos).

À croire qu’il s’agissait d’un congrès des Partis conservateurs du Canada ou du Québec, du Parti populiste de l’ineffable Maxim Bernier, ou du Parti républicain aux États-Unis.

Dans un Québec géré par le PQ, donc, les organismes féministes – et lesbiens – ne seraient pas libres de décider à qui ouvrir leur porte. By Jove!

J’ai voté OUI en 1995, sans avoir entendu parler de laïcité ou du genre des toilettes.

Le PQ veut aussi bouter les femmes trans hors des toilettes pour femmes. Et dire qu’on explique aux Français, depuis des décennies, que « PQ » fait référence au « Parti québécois », et non au « papier-cul »…

Après le vieux slogan nationaliste « Maîtres chez nous! », voilà celui pour le prochain camp du OUI : « Boss des bécosses! »

            Or ce PQ a-t-il bien réfléchi? Le Québec compte 0,23 % de personnes trans ou non-binaires (un peu plus chez les 15-35 ans), et le dernier référendum a été perdu par 0,58 %… C’est chaud! Surtout que les trans ont des proches solidaires. Nous expliquera-t-on, le soir du prochain référendum, qu’on a été vaincus « par les toilettes et des votes trans, essentiellement ! »

Pendant ce temps chez les fous de la laïcité

À peu près en même temps, un sans-génie, qui se présente sur ses médias sociaux sous le pseudonyme Mécréant Judas, appelait à manifester « contre l’islamisation du Québec » et « pour la laïcité […] devant le Mosquée de Montréal ». Pour la deuxième année consécutive, il a retenu la date du 29 janvier. Ce même jour, en 2017, un Québécois bien de chez nous a ouvert le feu à la Mosquée de Québec, tuant Khaled Belkacemi, Azzeddine Soufiane, Aboubaker Thabti, Mamadou Tanou Barry, Abdelkrim Hassane, et Ibrahima Barry. Le premier était professeur à l’Université Laval, les autres : propriétaire d’épicerie, technicien en pharmacie, employé d’usine ou du gouvernement du Québec.

Choisir cette journée-là pour manifester « contre l’islamisation » au nom de la « laïcité », devant une mosquée, traduit un manque de décence élémentaire. Pour le dire poliment.

Nous expliquera-t-on, le soir du prochain référendum, qu’on a été vaincus « par les toilettes et des votes trans, essentiellement ! »

Un cynique pourrait se demander, toutefois, si cela ne relève pas de la culture québécoise, en se rappelant qu’en 2017, le collectif Tous contre un registre québécois des armes à feu avait eu l’idée d’appeler les propriétaires de fusils à se rassembler sur la Place du 6-décembre-1989, lieu pourtant dédié à la mémoire des 14 femmes abattues lors de l’attentat à l’École polytechnique. Le porte-parole avait finalement annulé l’appel à la mobilisation, mais confié aux médias : « On a fait ce qu’on avait à faire. On s’est arrangé pour que les gens parlent de nous. »  

Sérieusement?

Pourquoi tant de voix s’élèvent aujourd’hui pour en appeler d’un Québec triste, mesquin, petit, quand hier encore, nos poètes faisaient rimer Québec avec liberté?