La série Heated Rivalry a pris les ondes le 28 novembre dernier. À ce point-ci, impossible de ne pas avoir entendu parler de cette romance télévisuelle où deux capitaines d’équipes de hockey adverses nouent une relation amoureuse torride et tendre, qu’ils ne souhaitent pas révéler au grand jour par crainte d’exclusion de la part de leur propre milieu.
Adaptée des romans Game Changers de Rachel Reid, la série est applaudie par le public et par la critique, entre autres parce qu’elle révèle la persistance de tabous sur l’homosexualité dans les hauts lieux de la masculinité.
Si plusieurs saluent l’effet positif que pourrait avoir la série sur des sportifs gays qui se voient pour une rare fois à l’écran, il n’en demeure pas moins que, depuis la diffusion, les regards sont tournés vers la Ligue nationale de hockey (LNH), où aucun joueur actif ne s’affiche comme homosexuel.
Quatre joueurs du Canadien de Montréal qui s’apprêtent à prendre part aux Jeux olympiques étaient de passage à l’émission Tout le monde en parle dimanche dernier. Nick Suzuki, Juraj Slafkovsky, Oliver Kapanen et Alexandre Texier font depuis couler beaucoup d’encre en raison du malaise apparent qui s’est installé sur le plateau lorsque les hockeyeurs ont été interrogés sur la série Heated Rivalry et sur l’homophobie dans la culture du sport professionnel masculin.
Le sport, résolument politique
Regards vides, tons monotones et généralités : voilà ce qu’avaient à offrir les quatre hockeyeurs.
Si ce segment de l’entrevue est devenu viral sur les réseaux sociaux, c’est que la société n’accepte plus cette vue de l’esprit qui veut que les prouesses sportives soient en marge des enjeux sociaux, et soient uniquement motivées par le désir de se dépasser et l’esprit de compétition.
Le sport est résolument politique. C’est encore plus apparent presque un an jour pour jour après le mythique affrontement entre le Canada et les États-Unis dans le cadre de la Confrontation des 4 nations, et alors que s’apprêtent à débuter les Jeux olympiques de Milan-Cortina sur fond de grandes tensions géopolitiques.
Le sport professionnel masculin est un château fort de la virilité stéréotypée, l’un des boys club (au même titre que l’armée, par exemple) qui font la fierté des imbus de pouvoir et autres intimidateurs à cravate munis d’un téléphone rouge.
Pour que le patriarcat perdure en force, il exige des sportifs à être de « vrais mâles ». Et un « vrai mâle », c’est hétérosexuel. Ça enchaîne les prouesses sexuelles sans attache et ça ne s’enfarge pas dans les notions de consentement et de respect.
La culture sportive masculine se fait mécène de la culture du viol depuis trop longtemps – en témoignent les nombreux procès et sanctions pour violences sexuelles auxquels ont fait face des sportifs dans les dernières années – et Heated Rivalry vient jeter un pavé dans la mare en osant déroger à cette perception de la masculinité.
La LNH, désolidarisée
La négation des hockeyeurs interviewés par Guy A. Lepage de la persistance d’un tabou sur l’homosexualité dans la LNH transpose dans la vraie vie l’ignorance volontaire dont font montre les commentateurs sportifs fictifs de Heated Rivalry, qui transforment la passion entre les deux capitaines amoureux en rivalité, leur complicité en moquerie et leur sollicitude en déférence professionnelle.
Il est difficile de croire, vu le succès de la série et la discussion sociale qui en découle, que Nick Suzuki et ses comparses ne s’attendaient pas à se faire questionner à ce sujet. Curieux, également, que la LNH n’ait pas davantage préparé ses joueurs à répondre à de telles questions.
Insultant, finalement, de ne pas percevoir de la part des quatre sportifs une sincère réflexion ou une tangible solidarité envers les personnes queer qui sont parmi leurs rangs. Nick Suzuki a affirmé « avoir entendu parler » de la série, mais ne l’a vraisemblablement même pas visionnée. On s’attendrait à davantage d’engagement et de responsabilité des figures de proue du monde du hockey professionnel.
D’autant que Heated Rivalry rapporte beaucoup à la Ligue nationale de hockey, qui a vu sa vente de billets augmenter depuis la diffusion de la série. Un représentant de la ligue s’est même réjoui de cette « manière unique de rejoindre de nouveaux fans ». La LNH capitalise volontiers sur ce succès depuis des semaines pour attirer le public, mais la démonstration d’une saine autocritique et d’une volonté de changement au sein de l’organisation reste à prouver.
Du côté de la LPHF
Au début janvier, lors d’un match de la Victoire de Montréal, les écrans géants ont diffusé un extrait de l’une des scènes les plus marquantes de Heated Rivalry – celle où un hockeyeur invite son amoureux à le rejoindre sur la glace et l’embrasse devant la foule.
La Place Bell, domicile de la Victoire, a ainsi queerisé la kiss cam, puisque la caméra s’est ensuite braquée sur un couple queer qui a échangé un baiser langoureux. La foule de supporters de la Ligue professionnelle de hockey féminin (LPHF) a vrombit d’exaltation et de solidarité, dans un même souffle enthousiaste.
Il est vrai, tout de même, que le 9 décembre dernier, lors de l’annuelle « soirée de la Fierté » des Canadiens de Montréal, le jumbotron du Centre Bell a diffusé entre deux périodes la bande-annonce de la série canadienne. Mais si plusieurs fans ont applaudi l’initiative, d’autres continuent tout de même de souligner que ça reste un timide appui, par comparaison avec la LPHF.
La lutte contre les stéréotypes de genre fait partie de l’ADN de la ligue, où évoluent de nombreuses sportives ouvertement queer, dont certaines coéquipières ou rivales forment des couples. À la LPHF, chaque match est non seulement une démonstration de l’agilité et du talent des hockeyeuses, mais aussi une attaque contre une conception vétuste du sport professionnel, et ce, autant sur la glace que dans les gradins.
Au final, elle réside peut-être là, la réponse à cette question qui tourne en boucle depuis des semaines dans les médias quant à savoir pourquoi les femmes sont aussi fans de Heated Rivalry. C’est parce que la série, tout comme la LPHF, nous permet enfin de nous réapproprier un milieu jusqu’ici accaparé jalousement par le patriarcat et ses défenseurs.
Et maintenant que nous avons visité le cottage (les fans de la série comprendront), rien ne sera plus comme avant.