Largement opposés à l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur – dont le processus de ratification a été suspendu – les agriculteur·rices français·es contestent aussi la gestion gouvernementale de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse.
En contrebas de la montagne Sainte-Victoire, rendue célèbre par les tableaux de Cézanne, les champs de céréales quadrillent la vallée, bordée par le canal de La Durance, longue veine de béton destinée à fournir en électricité et en eau cette partie du sud-est de la France. Avec ses bâtiments d’élevage alignés en rang d’oignon, hérités d’anciens propriétaires, la ferme Saint-Joseph se fond presque dans le paysage de Peyrolles-en-Provence, redessiné par l’agriculture industrielle.
La chevrière Émilie Loison et le maraîcher Roger Roux y défendent pourtant un modèle paysan, « assez minoritaire » en France. Dans ce coin de pays « grignoté » par l’artificialisation des sols, le couple a fait le choix de revégétaliser sa parcelle, un hectare et demi de terre où sont produits des légumes, des fruits, de la viande et du fromage. Le tout vendu en circuit court, directement à la ferme ou par l’envoi de paniers aux consommateur·rices.

Ce mode de fonctionnement les tient à l’écart de plusieurs aléas de l’industrie, soumise aux politiques agricoles nationales et européennes, soutient Roger, porte-parole de la Confédération paysanne dans le département des Bouches-du-Rhône, un syndicat marqué à gauche. Environ la moitié des revenus de l’exploitation sont tout de même issus de subventions européennes ou nationales. Sans ces aides, les prix de l’alimentation exploseraient et le revenu des agriculteur·rices baisserait drastiquement, poursuit le maraîcher. « C’est une question de survie. »
Son constat est amer : entre la précarité, la hausse de la concurrence, l’incertitude liée aux changements climatiques et les lourdeurs administratives, les agriculteur·rices suffoquent. Et depuis deux ans, ils le font bien savoir.
Mobilisation d’ampleur
En France, le mouvement agricole en cours n’a rien d’un feu de paille. Les premiers tracteurs prennent la rue dès janvier 2024, multipliant les manifestations et les blocages de route. La colère des agriculteur·rices est renouvelée à l’été 2025, par la réponse gouvernementale à l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, une maladie virale touchant les bovins : des troupeaux entiers sont alors abattus pour endiguer la propagation, au grand dam des éleveur·ses.
L’ensemble du spectre politique est représenté dans les rangs des manifestant·es et parmi les syndicats agricoles. Leurs revendications sont multiples, parfois divergentes. Mais tous·tes s’entendent sur une chose : l’opposition à l’accord commercial entre l’Union européenne (UE) et les pays du Mercosur. Ce traité vise la création de l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde, avec plus de 700 millions de consommateur·rices.

Ce traité fait craindre des reculs environnementaux majeurs et une asphyxie de l’industrie agricole européenne, menacée par l’ouverture du marché aux exportations du Brésil et de l’Argentine, parmi les plus grands producteurs mondiaux.
« L’accord contribue à déstabiliser et à diviser l’UE »
Maxime Combes, économiste à l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs, parle d’un accord issu « directement du siècle dernier », dépourvu d’« objectifs en matière de lutte contre le réchauffement climatique, de protection de la biodiversité, de lutte contre la déforestation ». En outre, il regrette une « volonté d’accroître la dépendance aux marchés internationaux », à l’heure d’une grande instabilité géopolitique.
Une dépendance aux marchés comme « aux décisions de chefs d’État autoritaires qui ne respectent plus le droit international, qui ne respectent plus rien », dit le membre du collectif Stop-Merco, citant sans détour le président des États-Unis, Donald Trump.
« Pourtant, je suis pro-européen. Mais cette Europe-là… »
Roger Roux, maraîcher
Face à cet accord, les 27 sont divisés. Certains, comme l’Allemagne ou l’Espagne, sont prêts à faire des « compromis » sur l’industrie agricole, espérant voir leurs exportations industrielles augmenter, expose Maxime Combes.
Malgré le rejet de certains pays membres – dont la France – et les différents mouvements de contestation sur le continent, le Conseil de l’UE valide l’accord. Énième rebondissement dans la saga Mercosur, 25 ans après le début des négociations : quatre jours après la signature du texte, le 17 janvier dernier, son processus de ratification est suspendu par le Parlement européen, qui renvoie l’accord devant la Cour de justice de l’UE, afin de vérifier sa conformité au droit européen.
Une victoire à demi-teinte
La mise à l’arrêt du processus d’adoption de l’accord « n’est pas la fin de l’histoire », prévient l’économiste : une exécution provisoire est possible. Mais cette décision du Parlement européen « est surtout la preuve que la politique commerciale européenne ne fait plus consensus en Europe » et appelle, selon lui, à « arrêter les frais et se remettre autour de la table » de négociation.
Pierrick Horel, éleveur bovin, cultivateur et président de Jeunes Agriculteurs, rejoint par Pivot le 21 janvier, quelques heures après l’annonce, se réjouit de cette « victoire » pour le mouvement agricole. Son syndicat met fin aux « mobilisations physiques », pour se concentrer sur d’autres combats, dont les négociations autour de la prochaine politique agricole commune de l’UE – déterminante dans la vie et la survie de nombreux agriculteur·rices. Pour calmer leur grogne, Bruxelles a déjà annoncé une augmentation de son budget dès 2028.
En attendant, Roger craint « l’essoufflement du mouvement ». Tant reste à faire, pour défendre une agriculture respectueuse de l’environnement et des droits de ses artisan·es. Au volant de sa camionnette, il s’interroge sur la suite : « je ne sais pas bien ce qu’on peut faire, c’est l’Europe qui décide », lâche-t-il, avant de se reprendre. « Pourtant, je suis pro-européen. Mais cette Europe-là… »