Charline Caro Journaliste indépendante
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Transition Montréal s’est immiscé dans la course à la mairie avec un programme plus ancré à gauche que celui de l’administration Plante et de son successeur Luc Rabouin. Son chef, Craig Sauvé, est un ancien de Projet Montréal, qu’il a quitté à la suite d’une allégation d’agression sexuelle, et qu’il concurrence désormais, au risque de diviser l’électorat progressiste.

Le nouveau parti, tout comme son chef, a créé la surprise. Lancé en juillet dernier, Transition Montréal se présente comme un parti « progressiste et audacieux », désireux d’offrir une nouvelle voix face aux « partis qui nous gouvernent depuis des décennies ».

Son chef, Craig Sauvé, est un ancien de Projet Montréal, l’autre parti dit progressiste, avec qui il a été conseiller municipal dans l’arrondissement du Sud-Ouest entre 2013 et 2021.

Interrogé sur ce qui distingue Transition Montréal de Projet Montréal, Craig Sauvé affirme : « Projet Montréal a selon nous abandonné ses racines de gauche ». Son ancien parti, estime-t-il, a un positionnement plus « timide et même technocrate » depuis qu’il a accédé au pouvoir il y a huit ans. « Ils sont devenus confortables avec un genre de discours centriste », regrette-t-il.

Transition veut ainsi « occuper l’espace vacant à gauche », soutient Craig Sauvé, et offrir une option aux personnes « qui n’avaient pas le goût de voter pour Projet Montréal ».

Sur des enjeux tels que la taxation des riches, l’itinérance, les services publics ou la Palestine, Craig Sauvé estime que son parti « sort vraiment des sentiers battus » en proposant des mesures « plus osées ».

Un départ controversé

Craig Sauvé a quitté Projet Montréal en 2021 après avoir été visé par une allégation d’agression sexuelle en 2018. Une médiation a eu lieu au sein du parti et une enquête policière a été dirigée, ne menant à aucune accusation.

Un processus a eu lieu à Projet Montréal pour déterminer si l’élu pouvait être réintégré pour les élections de 2025. Tandis que Valérie Plante assure que Projet Montréal a écarté un retour de Craig Sauvé, l’intéressé affirme avoir lui-même refusé de rejoindre le parti, en raison de désaccords politiques.

Devenu conseiller indépendant en 2021, Craig Sauvé dit apprécier la liberté et le pouvoir gagnés en dehors du parti. « Il y a beaucoup d’élu·es de Projet Montréal qui n’avaient pas l’opportunité de contribuer [à l’action politique] », affirme-t-il, alors que le pouvoir s’est selon lui « concentré dans le cabinet de la mairesse Plante » après son élection en 2017.

« Projet Montréal a selon nous abandonné ses racines de gauche. »

Craig Sauvé, Transition Montréal

Gracia Kasoki Katahwa est mairesse de l’arrondissement Côte-des-Neiges—Notre-Dame-de-Grâce, et numéro deux de Projet Montréal. Interrogée sur les critiques de Craig Sauvé à l’égard de son parti, elle admet que l’accès au pouvoir vient avec le « risque de se détacher de qui on est vraiment ». Elle soutient toutefois que Projet Montréal a fait les efforts nécessaires pour « rester très attaché à [ses] valeurs », notamment à travers des discussions à l’interne.

« Moi, ça fait quatre ans que je suis là et j’ai été capable d’avoir des discussions », témoigne Gracia Kasoki Katahwa. Craig Sauvé, rappelle-t-elle, était présent depuis les débuts du parti, et aurait pu « s’assurer qu’on reste près de nos valeurs », répond-elle à son homologue.

Les motivations de son ancien collègue sont plus personnelles que politiques, estime Gracia Kasoki Katahwa, d’autant plus au vu de ce qui se joue dans cette élection municipale.

Une « bataille du progressisme »

« La réalité, c’est que si les progressistes se divisent, l’administration municipale ne le sera plus », prévient Gracia Kasoki Katahwa.

Elle craint qu’Ensemble Montréal ne profite de la division de l’électorat progressiste pour remporter l’élection. « Au nom de la gauche, on va laisser une organisation de centre droit prendre la tête de la Ville tout en sachant les impacts que ça va avoir sur les gens, notamment ceux qui sont à la marge », fustige-t-elle.

Mais Craig Sauvé rappelle qu’« il y a une tonne de monde [61 % selon un sondage Léger] qui ne sont pas intéressés à voter pour Projet Montréal ». Il estime qu’il y a « de la place en masse pour plusieurs partis ».

Gracia Kasoki Katahwa dénonce malgré tout comme contre-productive une « bataille de qui est le plus progressiste ».

« Au nom de la gauche, on va laisser une organisation de centre droit prendre la tête de la Ville. »

Gracia Kasoki Katahwa, Projet Montréal

Elle considère que Transition Montréal « performe la gauche » plutôt que de s’engager réellement pour les citoyen·nes, qui « n’ont pas toujours le luxe de parler de théorie progressiste », étant davantage préoccupé·es par la crise du logement ou de l’itinérance.

« Quand on [Projet Montréal] dit qu’on veut loger tout le monde […], qu’on veut sécuriser les déplacements, qu’on veut adapter la ville aux changements climatiques, c’est très concret comme impact, et ce ne sont pas que des paroles », défend-elle.

Les plateformes électorales 

Au-delà des discours, les plateformes électorales de Projet Montréal et Transition Montréal révèlent des approches différentes sur certains dossiers, mais présentent aussi des orientations similaires.

Concernant la crise du logement, Transition Montréal veut construire davantage de logements publics en confiant la tâche à une société para-municipale. Le parti propose également de mettre en place une banque d’aide au loyer de dix millions $, un registre public des loyers, et l’interdiction les locations de type Airbnb à l’année.

Projet Montréal, de son côté, veut simplifier le Règlement pour une métropole mixte, qui imposera notamment 20 % de logements hors marché dans les projets de plus de 200 logements. L’équipe Rabouin prévoit aussi d’accélérer le développement immobilier dans dix zones stratégiques de la ville, et de transformer les stationnements sous-utilisés en logement. Le parti veut enfin continuer de limiter les logements Airbnb à l’été.

« On veut loger tout le monde, on veut sécuriser les déplacements, on veut adapter la ville aux changements climatiques. »

Gracia Kasoko Katahwa

Face à la crise de l’itinérance, Projet Montréal met l’emphase sur l’offre de logements, avec notamment le déploiement de 500 unités modulaires et 500 logements transitoires pour les personnes en situation de vulnérabilité.

Transition Montréal veut quant à lui déclarer l’état d’urgence pour réquisitionner les bâtiments vacants ou sous-utilisés, comme des hôtels et des centres sportifs, pour loger les personnes itinérantes pendant l’hiver. Le parti s’engage également à mettre fin aux démantèlements de campements et à y interdire l’accès aux forces policières.

Financer l’action publique

Pour financer ces mesures, Transition Montréal prône la redistribution des richesses, avec une taxe foncière progressive sur les propriétés unifamiliales valant plus de 3,5 millions $.

Les sommes récoltées seraient entièrement réinvesties dans les organismes communautaires et les logements sociaux, s’engage le parti.

Projet Montréal opte pour un fonds municipal d’obligations sociales, qui permettrait aux particuliers et aux entreprises d’investir dans la construction de logements hors marché à travers l’acquisition de titres financiers.

Un fonds de 100 millions $ servirait aussi de garantie bancaire pour aider les organismes à but non lucratif à acquérir des immeubles.

Les acteurs de la sécurité publique

L’approche de Projet Montréal sur la sécurité publique réside essentiellement dans le renforcement de « l’efficacité » de la police. Le parti propose notamment d’augmenter les équipes mixtes constituées de policiers et de civil·es pour répondre aux situations de détresse sociale.

Transition Montréal propose une réduction de la présence policière et le déploiement de brigades civiles composées de professionnel·les en santé et services sociaux pour répondre aux cas non criminels.

Le parti souhaite aussi réaffecter 25 millions $ des heures supplémentaires de la police à des programmes de prévention de la violence.

« On sort vraiment des sentiers battus. »

Craig Sauvé

Sur la transparence des pratiques policières, Projet Montréal prévoit de doter les policiers de caméras corporelles pour « renforcer la transparence, la responsabilité et la confiance envers eux », est-il écrit sur la plateforme du parti.

Il est également proposé de « modifier des règlements municipaux qui peuvent induire du profilage racial et social ».

Leurs vis-à-vis de Transition Montréal veulent mettre fin aux interpellations de rue arbitraires, une pratique qui induit de la discrimination envers les personnes noires et autochtones, défendent-ils.

Les partis abordent également des thématiques qui leur sont propres. Transition Montréal défend des « relations internationales progressistes », et notamment un « plan de désinvestissement ciblant le génocide en Palestine ». Mais aussi une réforme du mode de scrutin, avec l’instauration du vote proportionnel.

Projet Montréal offre pour sa part un plan de revitalisation du centre-ville ainsi que des mesures pour améliorer l’offre de services pour les personnes autochtones et pour soutenir la langue française dans la métropole.

Le choix des électeur·trices

Si certain·es électeur·trices progressistes sont séduit·es par l’option Transition Montréal, d’autres comptent maintenir leur vote à Projet Montréal, pour des raisons politiques ou stratégiques.

Simon est travailleur communautaire et glisse habituellement un bulletin nul dans les urnes, en raison de son aversion profonde pour les « politiciens de carrière ». Cette fois-ci, il votera pour un parti, Transition Montréal, qui « n’a pas peur de briser les conventions », dit-il. Le quarantenaire apprécie l’approche du parti pour soutenir le milieu communautaire, ainsi que la taxation des maisons de plus de 3,5 millions $.

Betty, enseignante, donnera son suffrage à Craig Sauvé en raison de son engagement pour la Palestine. « Lorsque quelqu’un se mobilise pour cette cause, ça en dit long sur lui », estime-t-elle.

Mais la nouveauté ne séduit pas tout le monde. Bien qu’il apprécie les idées progressistes de Transition Montréal, Louis*, jeune travailleur du communautaire, votera pour Projet Montréal. Il estime que le programme porté par Craig Sauvé « manque un peu de détail », et n’est pas « autant varié » que celui de l’équipe Rabouin.

Ronald, retraité, votera Projet Montréal pour « bloquer Soraya [Martinez Ferrada] et Ensemble Montréal ». Même si la « gauche robuste est du côté de Craig Sauvé », Ronald privilégie le vote utile, craignant qu’un « parti de droite » ne l’emporte.

Le dernier sondage en date, mené par Segma et Radio-Canada, crédite Transition Montréal de 5 % des intentions de vote, et Projet Montréal de 18 %. Le parti de droite Action Montréal, mené par Gilbert Thibodeau, en récolte 8 %. En tête, on retrouve Ensemble Montréal avec potentiellement 26 % des suffrages, mais surtout la part d’indécis et d’abstentionnistes, qui s’élève à 37 %.

* Le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat.

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