Je suis survivante du génocide à Gaza

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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Je suis survivante du génocide à Gaza

Et je refuse d’oublier.

Une survivante de l’Holocauste à Gaza… Après 17 500 heures de génocide.

« Survivante du génocide de Gaza ». Ces mots me brûlent la gorge.

La guerre est finie – c’est ce qu’ils disent. Mais à Gaza, même la paix a une odeur de poussière et de sang séché.

Le 10 octobre 2025, les avions se sont tus pour la première fois depuis deux ans. Aucun bruit, aucun missile, aucun cri, seulement le souffle des épuisé·es, qui n’arrivent pas à croire que l’éradication a vraiment pris fin.

Ils et elles marchent lentement, sur la même route de douleur qui avait été témoin de leur fuite et de la mort de tant d’autres. Aujourd’hui, elle assiste à leur joie de revenir, à ce miracle de survie.

Elles et ils posent les mêmes questions encore et encore. « Ton bâtiment est-il encore debout? La maison de ta famille a-t-elle survécu? »

Et la réponse reste la même, lourde de tristesse : la plupart des maisons ont disparu, emportées par la guerre.

Mais au fond, une question reste suspendue : qui nous rendra nos souvenirs, nos ami·es, Gaza avant sa ruine?

Ils appellent cela la « reconstruction ». Mais comment reconstruire ce qu’on a vécu?

On peut rebâtir les murs, mais pas les enfants, pas les mères. Qui nous rendra nos souvenirs? Qui nous rendra les rires des enfants dans les ruines? Qui peut restituer Gaza telle qu’elle était avant sa destruction?

Et maintenant, que reste-t-il?

Je ne cherche pas la vengeance. Je veux seulement que nos histoires soient entendues, que nos noms soient prononcés sans trembler, je veux que le monde sache que nous avons aimé, ri, chanté avant de devenir des chiffres.

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L’argent amassé doit aider sa famille à évacuer Gaza.

Vivre après avoir survécu

Pendant ces deux années d’enfer, sous les bombes et la destruction presque totale, notre seul but était de rester en vie.

Chaque jour était une lutte pour respirer, pour ne pas s’effondrer, pour trouver un peu d’eau, un coin de mur encore debout. On passait d’un abri détruit à un autre, tenant à peine debout, vivant dans la conscience constante que la mort pouvait venir à tout instant.

Nous vivions dans une boucle sans fin de peur et d’attente du prochain bombardement, du prochain nom sur la liste des morts. Personne n’avait le luxe de penser à demain, ni même de pleurer celles et ceux qu’on venait de perdre.

Chaque journée n’était pas une vie, c’était un acte de survie.

Survivre, ce n’est pas vivre, c’est porter en soi les visages de ceux et celles qui sont parti·es.

Après 733 jours à se sentir effacé·es de la carte, les larmes longtemps retenues ont enfin coulé, emportant avec elles tout le chagrin enfoui.

Chaque larme était une preuve de ce que nous avons enduré. Un rappel que le cessez-le-feu ne met pas fin à la souffrance : il ouvre seulement la porte à une autre forme de douleur.

Quand les armes se sont tues, il ne restait qu’à affronter l’ampleur de la destruction. On pouvait la lire sur les visages : le choc, la colère, le deuil, tout le poids de ces deux années passées sous le feu.

Je n’ai pas pleuré. J’étais vide, comme si la guerre avait tout pris, même mes larmes. On dit que la fin d’une guerre apporte le soulagement. Moi, je n’ai ressenti qu’un vertige : celui d’être encore là, quand tant d’autres ne le sont plus.

La paix, ici, ressemble à une pause entre deux cauchemars.

Je ferme les yeux, j’entends encore le bruit des drones. Mon corps réagit avant ma tête – même dans la paix, il reste sur le champ de bataille.

Je suis en vie, mais pas entière. Gaza vit en moi comme une plaie qui respire, un cœur qu’on ne peut pas anesthésier.

La nuit, je rêve souvent que la guerre recommence. Je me réveille en sursaut, persuadée d’avoir entendu une explosion. Puis je réalise : non, c’est juste le silence, et il me fait plus peur encore.

La paix, ici, ressemble à une pause entre deux cauchemars.

Les gens sourient pour les caméras, mais leurs yeux restent ailleurs, là où le temps s’est arrêté depuis deux ans, figé au moment où la guerre a tout pris. Ils regardent les rues vides et les maisons détruites, comme s’ils attendaient celles et ceux qu’ils ont perdus pendant la guerre, quand on leur dit enfin que la guerre est vraiment terminée, et que ce cauchemar a pris fin.

La fin de la guerre, mais…

La guerre est enfin terminée. Oui, elle est terminée.

Mais la fin des combats ne signifie pas la fin du colonialisme ni la fin de l’occupation qui pèse encore sur Gaza et la Palestine. Le siège est toujours là, pesant.

Je me demande chaque jour : qui reconstruira nos maisons, nos écoles, nos hôpitaux, nos marchés? Tout semble immense et ardu quand Gaza est toujours enfermée.

Le monde se contentera-t-il de gestes symboliques et de discours vides, ou s’engagera-t-il enfin?

Quand les bombardements ont cessé, les gens ont rampé hors de leurs tentes de fortune pour découvrir leurs maisons et leurs quartiers réduits à des décombres. Les lieux qui étaient autrefois des refuges de confort ont disparu, et les rues qui étaient pleines de vie ne sont plus que des amas de pierres et de poussière.

Le cessez-le-feu a peut-être arrêté les tirs, mais il a déclenché de nouvelles batailles : rétablir l’électricité et l’eau, rouvrir les écoles, reconstruire les hôpitaux et essayer de retrouver un semblant de dignité.

La question reste entière : le monde se contentera-t-il de gestes symboliques et de discours vides, ou s’engagera-t-il enfin à aider les Palestinien·nes à reconstruire leur vie?

Les guerres laissent des blessures profondes, et les guérir demande plus que des paroles. Cela exige un soutien concret et durable. C’est pourquoi la solidarité internationale et la poursuite du boycott restent essentielles, jusqu’à ce que Gaza et la Palestine puissent respirer, vivre et retrouver leur liberté et leur justice.

***

Je suis survivante du génocide de Gaza.

Mais survivre, ce n’est pas vivre, c’est porter en soi les visages de ceux et celles qui sont parti·es, leurs rires, leurs mots, leurs rêves, et les garder vivant·es, quoi qu’il arrive.

Elles étaient comme nous. Ils ont, eux aussi, aimé la vie.

Peut-être qu’un jour je saurai dire : je vis.

Pour l’instant, je dis seulement : je me souviens.

Je suis la survivante du génocide de Gaza… et je refuse d’oublier.

Vous pouvez faire un don pour soutenir Sarah Emad et ses proches.
L’argent amassé doit aider sa famille à évacuer Gaza.