Ophélie Dénommée-Marchand Journaliste indépendante
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Si, pour légitimer ses violences à Gaza, l’État israélien prétend cibler et tuer d’abord des hommes – prétendument des terroristes – les femmes, de même que les enfants, subissent aussi de plein fouet la faim, le manque d’infrastructures médicales, la souffrance et la mort infligées par Israël. Voici ce que l’on sait des conséquences du génocide en cours sur les femmes et les enfants, ainsi que des stratégies déployées par l’assaillant pour les décrédibiliser.

En août, au moment où la famine à Gaza atteignait un point de bascule catastrophique, la couverture du magazine Time montrait des jeunes femmes et des filles tendant des contenants vides pour obtenir de l’aide alimentaire à un point de distribution.

Le média allemand Bild a rapporté – à tort – qu’il s’agissait d’une image fausse, manipulée ou montée à des fins de propagande pour le Hamas et a affirmé qu’il se trouvait à cet endroit principalement des hommes attendant pour de la nourriture, et non pas des femmes et des enfants, et qu’il serait donc malhonnête de montrer des enfants et des femmes affamé·es.

Ces affirmations trompeuses ont notamment été relayées par le ministère des Affaires étrangères d’Israël et par de nombreux médias.

Toutefois, d’autres angles de cet événement du 22 juillet confirment que la photo a bien été prise lors d’une distribution d’aide alimentaire et montrent davantage de femmes et d’enfants attendant de la nourriture. La fille au centre de la photo et le photographe qui l’a prise, Ali Jadallah, ont aussi respectivement confirmé la véracité des faits.

Les femmes, victimes effacées

Reem Alsalem, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la violence contre les femmes et les filles, a qualifié ce qui se déroule à Gaza depuis le 7 octobre 2023 de « fémi-génocide » – un mot-valise qui fusionne féminicide et génocide –, en invoquant que l’ampleur et la nature extrême des crimes infligés aux Palestiniennes ne correspondent à aucun cadre légal ni criminel existant, alors qu’un peu plus du deux tiers des morts seraient des femmes et des enfants.

La sociologue Anneliese Schenk-Day a observé – en se basant sur le génocide rwandais, le génocide bosnien ainsi que l’holocauste – qu’en contexte de violence de masse, l’attention a tendance à être portée davantage sur les expériences des hommes, tandis que le vécu spécifique des femmes est fréquemment écarté de la mémoire collective, sinon pour les réduire au statut de victimes, malgré le fait qu’elles peuvent susciter plus d’empathie dans les médias. Plus encore, les souffrances propres aux femmes seraient souvent effacées, car elles subissent plus d’atrocités taboues.

Malgré cela, la propagande d’Israël et de ses alliés, tant en Europe qu’en Amérique du Nord, tente de renverser la balance pour légitimer ses opérations et masquer le fémi-génocide allégué, en mettant la souffrance et la mort des hommes à l’avant-plan, et en remettant en cause la vérité des atrocités qui circulent sur les plateformes numériques, notamment par de fausses informations comme ce fut le cas avec la couverture du magazine Time.

Le pouvoir israélien parle même de « Gazawood » ou de « Pallywood » – un mot-valise qui combine Gaza ou Palestine avec Hollywood, apparu dans les années 2000 – pour faussement accuser les Palestiniens de fabriquer des images fictives de souffrances et de morts de civil·es, et notamment de femmes et d’enfants.

Plus encore, l’État d’Israël prétend que ses manœuvres d’occupation ciblent surtout le Hamas, et ainsi les hommes « d’âge militaire », sous-entendant que les morts sont principalement des terroristes qui mériteraient moins d’empathie que les femmes, qui, elles, ne seraient que des dommages collatéraux.

Or, la rapporteuse spéciale Reem Alsalem suggère plutôt que la violence et la faim affectent disproportionnellement les femmes et les filles, et que celles-ci seraient intentionnellement ciblé·es.

Les femmes, la faim et la santé

Les rapports du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire sur la malnutrition proposent en effet que ce sont surtout les femmes, ainsi que les enfants et les bébés à leur charge qui sont touché·es par la famine à Gaza.

Le Cadre prédit que la malnutrition sévère chez les enfants de moins de cinq ans va doubler à Gaza en 2026 en comparaison avec l’année courante, et que 55 500 femmes enceintes ou qui allaitent auront besoin d’aide nutritionnelle d’urgence.

Le vécu spécifique des femmes est fréquemment écarté de la mémoire collective.

« Chaque repas manqué agrandit le risque de fausse couche », prévenait aussi l’ONU avant que la famine ne dépasse des niveaux catastrophiques, en mai 2025. De plus, la capacité d’allaitement peut être affectée par la malnutrition sévère, ce qui peut avoir un impact irréversiblement dévastateur sur le développement des bambins.

Le manque d’accès aux soins causé par la destruction des infrastructures de santé constitue aussi une attaque contre les fonctions reproductrices des femmes. Ainsi, la seule clinique de fertilité de la bande de Gaza a été détruite. Selon l’ONU, la perte de ces installations a causé la mort de femmes et en force plus de 50 000 à accoucher dans des conditions dangereuses – et inhumaines par le même fait.

Les femmes, plus que des dommages collatéraux

Au début de la guerre, des quartiers résidentiels où vivaient des familles ont été anéantis par des frappes autorisant jusqu’à 20 morts civiles pour un seul potentiel combattant de rang inférieur du Hamas, et jusqu’à 100 victimes civiles pour un combattant de rang plus élevé.

Ces décisions de frappes ont été prises à l’aide d’intelligence artificielle et grâce à un système de surveillance de masse de toute la population de Gaza pour établir des listes de cibles à tuer et calculer un nombre de civil·es tué·es jugé acceptable, avec peu de supervision humaine.

Ces combattants étaient régulièrement délibérément ciblés alors même qu’ils se trouvaient à leur domicile avec leur famille – femmes, enfants et proches –, en utilisant des bombes à faible coût capables de détruire un bâtiment complet et de tuer tou·tes ses occupant·es.

Ainsi, une grande proportion des résidences palestiniennes – estimée à 92 % par l’ONU en mars 2025 – ont été détruites ou endommagées. De plus, 80 % des personnes mortes vérifiables se seraient trouvées dans un bâtiment résidentiel, selon des informations de l’ONU de novembre 2024.

Les statistiques montrent dans tous les cas que la plupart des morts rapportées sont des femmes et des enfants.

Selon l’ONU, qui utilise les données du ministère de la Santé de Gaza, entre le 7 octobre 2023 et le 24 septembre 2025, 65 419 Palestinien·nes ont été tué·es et 167 160 blessé·es, dont 27 605 hommes tués – significativement moins de la moitié.

Des estimations non officielles faites par des expert·es universitaires se montrent quant à elles plus pessimistes, proposant qu’entre le 7 octobre 2023 et le printemps dernier, le nombre de victimes se situerait plutôt entre 186 000 et 377 000, voire à 680 000, avec une forte surreprésentation des enfants. Ces analyses se basent notamment sur d’autres conflits récents, qui permettraient de situer les morts indirectes à un niveau deux à seize fois plus élevé que le nombre de morts directes.

Malgré tout cela, les morts civiles, parmi lesquelles un grand nombre de femmes et d’enfants, sont souvent présentées comme des dommages collatéraux par Israël, impliquant par définition une absence d’intention. Mais ces chiffres sont inquiétants, alors qu’Israël prétend prendre toutes les précautions possibles pour réduire les morts civiles.

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