De Gaza aux États-Unis : la cruauté érigée en vertu

Martin Forgues Chroniqueur · Pivot
Partager

De Gaza aux États-Unis : la cruauté érigée en vertu

Au parlement israélien comme aux funérailles de Charlie Kirk, l’empathie est vue comme une tare et la méchanceté devient un gage de sagesse.

« [Ce que je vois] est pire que je ne pouvais me l’imaginer. Le niveau de destruction a atteint un niveau que je ne pouvais pas comprendre avant de venir ici. »

À l’autre bout du fil avec Amy Goodman du média progressiste étasunien Democracy Now!, on entend la voix de la docteure Kathleen Gallagher se briser au fil des mots qu’elle semble gratter au plus profond d’elle-même.

Pourtant, la docteure Gallagher, une chirurgienne généraliste qui a quitté le confort de sa pratique au Dakota du Nord pour se rendre à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans la bande de Gaza, en a vu d’autres.

Avant d’être médecin, elle a servi comme technicienne médicale de combat en Afghanistan et en Irak, où elle a soigné des jeunes prolétaires de guerre sur la ligne de front en plus de prodiguer des soins aux communautés locales.

Elle a vu la guerre de près, en première ligne. Ses horreurs, ses sacrifié·es sur l’autel des grands intérêts politiques et financiers et des barons voleurs qui leur servent de pontifes.

Mais même les scènes de désespoir et de destruction dont elle a pu témoigner de Kandahar à Fallujah ne l’avaient pas préparée, selon elle, à l’infernal champ de dévastation qu’est devenu Gaza, comme si l’enfer avait ouvert un dixième cercle, celui-là pour le monde des vivant·es et condamnant des innocent·es aux pires tourments.

On appelle au massacre des Palestinien·nes comme dans une redite de la solution finale.

Elle confirme aussi avoir reçu des enfants blessés par balle, de même que l’information récemment relayée par le journal néerlandais De Volkskrant – il faut voyager loin pour avoir ce genre de couverture – selon laquelle quinze médecins ont observé des blessures par balle à la tête et au thorax chez 114 enfants palestiniens, ce qui fait dire que ces enfants ont été délibérément visés par les tireurs israéliens.

La description qu’elle fait des conditions sur place, même si elle varie peu des autres récits d’horreur qui nous sont acheminés quotidiennement, nous rappelle encore une fois que ce qui se passe à Gaza, n’en déplaise à notre élite politique et aux Médias des Gens de Bien, n’est pas une « guerre » et n’a jamais, jamais rien eu à voir avec le Hamas ou les attaques du 7 octobre 2023.

D’autant plus que le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a déclaré il y a quelques jours d’un air narquois que Gaza, une fois réduite en poudre de cendres et bien enduite de lotion après-rasage par les forces d’occupation, deviendra une grande braderie immobilière. Cela survient quelques mois après que l’amerikanischer Führer en personne ait déposé un plan de développement immobilier qui ressemblait davantage à un tout-inclus pour milliardaires saoudiens qu’à un plan Marshall.

On rigole en évoquant la transformation de Gaza en tout-inclus pour pétro-cheikhs milliardaires.

Et où envoyer la poignée de survivant·es palestinien·nes qui restera malgré les efforts des croque-morts de la Knesset pour les exterminer jusqu’au dernier? En… Libye, si on en croit les États-Unis! Dans une campagne de nettoyage ethnique financée en partie en dégelant des avoirs financiers confisqués à Mouammar Kadhafi lors de l’invasion de la Libye en 2011.

Pendant ce temps, à Radio-Cadenas, on pose « les vraies questions », à savoir si « la Riviera Gaza » de Trump est… réaliste.

À quand la suggestion d’un « Occupation double : Rafah », rendu là? Les producteurs télé, toujours à la recherche d’une aubaine pour courtiser des diffuseurs de plus en plus chiches, prenez des notes!

« Qu’ils crèvent »

Qu’à cela ne tienne, on a lu encore pire dans la dernière année.

En septembre 2024, Louis Sarkozy – fils de l’autre, un homme du monde né dans le ghetto de Neuilly-sur-Seine, éduqué au Qatar et aux États-Unis, devenu commentateur pour le magazine d’extrême droite Valeurs actuelles et pour LCI – a dit des Gazaoui·es : « Qu’ils crèvent! Israël fait le travail de l’Humanité ici », affirmant que les morts civiles valaient le coup dans la guerre contre le Hezbollah et le Hamas.

Heureusement pour les Palestinien·nes, ils et elles peuvent bénéficier d’un peu de répit de temps en temps sur les réseaux, qu’ils soient grand-médiatiques ou asociaux, lorsque nos nobles commentateur·trices s’en prennent à d’autres cibles jugées sous-humaines.

Aux États-Unis sur Fox, l’animateur Brian Kilmeade a appelé à exécuter sommairement les personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale.

Le meilleur mot pour décrire tout ça? Cruel.

Donald Trump Junior, l’avorton intellectuel fils du président, a dit que le mouvement trans était plus dangereux qu’al-Qaïda.

Stephen Miller, le Goebbels de poche de Trump, a justement prononcé, lors des funérailles de Charlie Kirk, un discours qui faisait dangereusement écho à celui prononcé jadis par le maître propagandiste nazi pour élever Horst Wessel, un jeune membre des SA tué par un communiste allemand, au rang de martyr. Stephen Miller a invité les partisan·es présent·es à transformer leur deuil en rage vengeresse contre leurs opposant·es politiques.

Pour couronner le tout, les fascistes ont déclaré la guerre aux antifascistes en nous désignant comme groupe terroriste – et, pourquoi pas, en nous extradant vers les États-Unis, où nous attendrait très certainement la potence, selon leurs vœux.

Cruauté intolérable

Tuer des enfants délibérément, appeler au massacre des Palestinien·nes comme dans une redite de la solution finale, finir de raser le territoire et le lieu de vie d’un peuple millénaire, rigoler en évoquant la transformation de Gaza en tout-inclus pour pétro-cheikhs milliardaires – et tout ça avec la complaisance complice des Médias des Gens de Bien…

Le meilleur mot pour décrire tout ça? Cruel.

Et cette cruauté, on semble l’ériger en vertu, surtout dans la foulée de l’assassinat de Charlie Kirk, dont l’apothéose grandiloquente par les fascistes américains au pouvoir a transformé instantanément – avec le soutien enthousiaste de nos commentateur·trices d’extrême centre – une machine à fabriquer la haine en héroïque entreprise de défense de la liberté d’expression.

Ici, sur les réseaux asociaux, le niveau de rage augmente de manière exponentielle dans les commentaires de quidams succombant tristement à l’ivresse de la banalité du mal, alimentés par les influenceurs d’extrême droite qui font leur pain et leur beurre d’appels à la violence contre toutes les minorités.

La cruauté, d’ordinaire intolérable, est désormais érigée en vertu.