Gaza : les décombres engloutissent la ville et la mémoire

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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Gaza : les décombres engloutissent la ville et la mémoire

Les souvenirs peuvent-ils survivre à la destruction et garantir un avenir à Gaza?

Aujourd’hui, Gaza se dresse comme l’un des lieux les plus détruits de l’histoire moderne, où l’ampleur des ruines ne se mesure pas seulement au nombre de maisons effondrées, mais à la brutalité des souvenirs déchirés et aux décombres qui engloutissent la ville et sa mémoire.

Cette destruction est multipliée non seulement par la puissance des armes modernes, mais aussi parce que le monde entier la contemple en temps réel, sans honte ni déni.

L’histoire nous enseigne que les atrocités ne sont souvent reconnues qu’après coup : le déplacement des peuples autochtones, l’esclavage, l’Holocauste… tous ces crimes sont entrés dans la conscience collective seulement lorsque leur négation est devenue impossible.

Ce qui se passe aujourd’hui à Gaza suit le même scénario tragique, sauf que cette fois, le monde assiste à chaque instant du siège et de la destruction.

Perte double : la vie et la mémoire

Pendant ce temps, la ville endure sa première et sa seconde perte : la perte de la vie et la perte de la mémoire.

Gaza n’a pas été effacée seulement en tant que ville et lieu de vie, elle a été effacée en tant que mémoire. Les décombres qui remplissent l’horizon ne sont plus de simples pierres tombées, mais des couches de souvenirs sans lieu où se poser.

Les villes conservent normalement les visages et les histoires dans leurs rues, dans les petits cafés, derrière les portes qui s’ouvrent le matin et se ferment le soir.

Gaza est un fantôme qui circule dans l’imaginaire.

Mais lorsqu’une ville disparaît de la géographie, sa mémoire collective disparaît avec elle, laissant ses habitant·es démuni·es face à un passé qui ne sait plus où résider.

À chaque maison qui s’effondre, à chaque quartier qui disparaît, nous disons adieu à toute notre vie passée, à des souvenirs qui aujourd’hui nous étouffent, nous hantent et font peser sur notre existence une ombre de mort constante.

Troisième perte : le retour

La troisième perte est la plus invisible, mais aussi la plus cruelle : c’est la perte de l’idée même de retour.

Lorsque les habitant·es prennent conscience que la ville ne redeviendra jamais ce qu’elle était, et que revenir dans une maison précise n’est plus possible, la perte se triple.

La destruction n’est plus un état temporaire en attente de reconstruction, elle devient une fin ouverte, sans horizon.

Les habitant·es ne s’accrochent plus aux clés comme lors des événements passés, car les portes elles-mêmes ont disparu, et les murs qui conservaient les détails de leur vie se sont transformés en poussière.

Les habitant·es de Gaza devront-ils un jour la recréer en dehors de sa géographie?

Aujourd’hui, les déplacé·es portent des images mentales fragiles, tentant de préserver quelque chose du lieu, mais ces images s’effritent jour après jour. L’enfant qui se souvenait du chemin de l’école vit désormais dans une tente sans rue, et le jeune homme qui rêvait d’une maison pour se marier ne possède plus qu’un souvenir de murs effondrés.

Peu à peu, les décombres deviennent un cimetière de mémoire, et pas seulement un cimetière pour les humains. Gaza, dans son nouveau sens, n’est plus une ville visible à l’œil nu, mais un fantôme qui circule dans l’imaginaire.

Les habitant·es qui faisaient partie de sa géographie vivent aujourd’hui une perte complexe : perte de ce qu’ils possèdent et perte de ce qu’ils espéraient retrouver. C’est la dernière perte, la plus douloureuse : perdre définitivement sa ville en sachant au fond de soi qu’elle ne reviendra jamais.

Ici, la question douloureuse demeure : si la ville est effacée de l’existence, où reste la mémoire? Suffit-il que Gaza survive seulement dans l’imaginaire, ou ses habitant·es devront-ils un jour la recréer en dehors de sa géographie?

Quel choix?

Chaque personne à Gaza a traversé une série de fatigues incessantes et de douleurs profondes, perdant des êtres chers et tout ce qui avait de la valeur. Les scènes de ruines ont frappé tout ce qui était tangible et ont transformé le quotidien en une succession de souffrances.

Cette réalité se mesure à travers les images à l’écran et les chiffres des bulletins d’information.

Dans ces jours difficiles, je suis parvenue à une vérité que tou·tes partagent à Gaza : la mort m’attend autant ici, dans le nord, que là-bas, dans le sud. Que je reste dans le nord de Gaza ou que j’obéisse aux ordres israéliens et me déplace vers le sud, que je porte mes vêtements d’été, mes habits d’hiver ou que je porte les deux l’un sur l’autre, la mort est prédestinée où que j’aille.

Alors que signifie vraiment le choix, quand chaque direction mène inévitablement à la perte?

Vous pouvez faire un don pour soutenir Sarah Emad et ses proches.
L’argent amassé doit aider sa famille à évacuer Gaza.