Dans la majorité des grandes villes canadiennes, l’écart continue de se creuser entre le salaire minimum et celui qu’il faudrait gagner pour se loger sans se ruiner, selon une analyse du Centre canadien des politiques alternatives. C’est d’autant plus vrai des logements qui sont disponibles à la location pour le marché. La situation s’améliore toutefois dans certaines provinces qui ont opté pour des augmentations significatives du salaire minimum – mais pas au Québec.
Dans 54 des 62 régions métropolitaines du pays, une personne qui travaille 40 heures par semaine au salaire minimum ne gagne pas suffisamment d’argent pour consacrer seulement 30 % de son revenu au loyer moyen d’un trois et demi. Ce seuil est généralement considéré comme la limite au-delà de laquelle un logement n’est plus abordable.
C’est ce que révèle une analyse du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) réalisée à partir des données de 2024 de la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL).
« La majorité des provinces ont augmenté leur salaire minimum dans les dernières années, mais dans la majorité des cas, ça n’a pas suffi à suivre la hausse des loyers, qui augmentent même beaucoup plus vite à certains endroits », explique Marc Lee, économiste au CCPA et co-auteur de l’analyse.
Si bien qu’il ne restait que deux villes au pays – Shawinigan et Rimouski – où le loyer moyen d’un quatre et demi était abordable pour un·e travailleur·euse à temps plein au salaire minimum.
À l’inverse, dans trois villes – Toronto, Vancouver et Calgary –, gagner le double du salaire minimum ne suffisait même pas pour rendre abordable le loyer moyen d’un trois et demi. En fait, à Toronto et Vancouver, il fallait gagner annuellement plus de 78 000 $ (37,66 $ et 37,84 $ de l’heure, respectivement), et à Calgary environ 68 500 $ par année (30,57 $ de l’heure), pour que le loyer moyen soit abordable.
Pour un quatre et demi à Vancouver, une personne devait gagner 48,94 $ de l’heure, soit l’équivalent de près de 102 000 $ par année, pour que le loyer moyen soit abordable.
Bien que la situation ne soit pas aussi extrême au Québec, dans plusieurs villes, le salaire minimum qui était de 15,75 $ de l’heure l’an dernier ne suffisait pas pour qu’un loyer moyen soit abordable.
Par exemple, à Gatineau, il fallait gagner 1,6 fois le salaire minimum (24,69 $ de l’heure), à Montréal 1,3 fois (20,81 $ de l’heure) et à Québec 1,2 fois (19,41 $ de l’heure) pour acquitter le loyer moyen d’un appartement à une chambre en déboursant seulement 30 % de ses revenus.
Encore plus difficile pour les loyers disponibles
Qui plus est, les loyers disponibles à la location sont généralement beaucoup plus élevés que les loyers moyens. En effet, les logements qui se retrouvent sur le marché connaissent souvent des hausses de prix qui les rendent bien plus chers que ceux qui restent occupés, tandis que les logements nouvellement construits se louent généralement bien au-delà des moyennes.
Ainsi, si on ne considère que le loyer moyen des logements disponibles, il fallait qu’un·e Vancouvérois·e gagne 61 $ de l’heure, soit l’équivalent de près de 127 000 $ par année, pour espérer trouver un appartement abordable de deux chambres dans les premiers mois de 2025, selon les calculs du CCPA réalisés à partir d’une analyse de Statistique Canada.
« Avec les bonnes politiques, on peut changer les choses »
Marc Lee, CCPA
En fait, dans 28 des 39 régions métropolitaines couvertes par Statistique Canada, travailler à temps plein en étant payé le double du salaire minimum ne suffisait pas pour payer le loyer disponible moyen tout en ne dépensant que 30 % de ses revenus.
« À bien des égards, le prix des loyers disponibles est un meilleur indicateur que le loyer moyen, surtout pour des villes comme Montréal où il y a déjà un grand nombre d’appartements et où les nouvelles constructions, même si elles se louent très cher, ont peu d’impact sur les moyennes », souligne Marc Lee.
En effet, il fallait gagner un salaire horaire de 30 $ en 2024 à Montréal pour qu’un trois et demi libre soit abordable, soit 9,19 $ de plus que ce qui était nécessaire pour un loyer moyen de même taille.
L’écart se creuse au Québec
La situation s’améliore toutefois dans certaines provinces où le salaire minimum a augmenté plus rapidement que les loyers au cours des dernières années.
C’est notamment le cas à Terre-Neuve-et-Labrador, où, depuis 2018, le salaire minimum a connu la plus importante augmentation (+40 %) et les loyers, la plus petite augmentation (+15 %) au pays, selon les calculs du CCPA.
La province atlantique est désormais celle où les travailleur·euses gagnant le salaire minimum s’en tirent le mieux par rapport au prix des loyers – un titre qui appartenait au Québec jusqu’en 2023.
C’est que les loyers ont augmenté de 42 % en moyenne dans la belle province entre 2018 et 2024, tandis que le salaire minimum n’a augmenté que de 31 %.
La tendance semble même s’accélérer. Alors qu’un·e Québécois·e qui travaille au salaire minimum devait travailler 66 heures en 2018 pour payer un loyer moyen, elle devait travailler 68 heures quatre ans plus tard pour faire de même, puis 75 heures seulement deux ans plus tard, en 2024.
« Le Québec profite depuis longtemps d’un certain contrôle des loyers qui était meilleur qu’à d’autres endroits comme Toronto ou Vancouver, mais la situation semble se détériorer même si elle reste relativement bonne », remarque Marc Lee.
En effet, si les hausses de loyer suggérées chaque année par le Tribunal administratif du logement (TAL) ne forment pas un réel système de contrôle des loyers, puisque les propriétaires ne sont pas tenu·es de les respecter, cette mesure semble avoir donné un avantage historique aux locataires québécois par rapport à ceux des provinces où il n’existe aucun mécanisme semblable.
Rappelons toutefois que la méthode de calcul de ces hausses suggérées vient d’être revue par le gouvernement, ce qui pourrait mener à de plus fortes hausses de loyer dans les prochaines années, selon les associations de protection des droits des locataires.
Rappelons aussi que le gouvernement Legault a revu les règles entourant le logement l’an dernier, notamment en modifiant le cadre entourant les cessions de bail, une mesure utilisée par plusieurs locataires pour limiter les hausses de loyer. Par contre, il est encore trop tôt pour que l’effet du nouveau cadre se fasse pleinement sentir sur le prix moyen des loyers dans la province selon plusieurs analystes.
Marc Lee garde toutefois espoir pour la situation du logement au pays. « C’est facile de tomber dans le piège et de croire que l’abordabilité va toujours se détériorer, surtout quand on habite une ville comme Vancouver », remarque-t-il.
« Mais on voit qu’aux endroits où les gouvernements ont fait des efforts, notamment en augmentant significativement le salaire minimum, il y a eu une véritable différence. Ça montre qu’avec les bonnes politiques, on peut changer les choses », conclut-il.