Mariage de Bezos à Venise : le Moyen Âge 2.0

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
Partager

Mariage de Bezos à Venise : le Moyen Âge 2.0

Surtourisme, pollution, étalage honteux d’une richesse mal acquise : le faste mariage du fondateur d’Amazon avait de quoi indigner.

Historiquement, Venise, depuis le 18e siècle, a été une ville de festivités dont le carnaval, à une certaine époque, durait cinq mois. C’est ainsi qu’elle acquit la réputation de ville aux mœurs décadentes, lieu de débauche et de luxure.

La récente fête tenue dans cette ville pour souligner en grande pompe – au coût d’environ 50 millions $ US – le second mariage de Jeff Bezos, ploutocrate à la tête d’Amazon, a quelque chose de troublant.

Pour des raisons multiples, le mariage du multi-milliardaire a fait couler beaucoup d’encre.

Cet étalage de richesse devant une population qui crie pour la justice environnementale, fiscale et sociale est d’une violence sans nom. Notamment quand on pense que la planète subit actuellement une guerre commerciale dont l’entreprise du marié sera l’un des ultimes bénéficiaires.

La ville au plus offrant

Un yacht de plus d’un demi-milliard $ US dont les frais de fonctionnement annuel dépassent les 25 millions $ US a finalement a renoncé à s’amarrer à Venise, seulement après que les Vénitien·nes aient fait entendre leur désarroi lors de multiples manifestations, alors que Venise est en péril à cause du surtourisme.

Comment faire fi de la difficulté de vivre des Vénitiens dans une ville qui ne leur appartient plus? Voilà un symbole du déclin du respect à l’égard de ceux et celles qui demandent qu’on reconnaisse non seulement leur existence, mais leurs droits fondamentaux.

Comment des politicien·nes peuvent-ils vendre leur ville au plus offrant sans se soucier des conséquences à long terme pour la Sérénissme?

Tout cela n’a pas empêché une armada de près d’une centaine de jets privés de se diriger vers la Sérénissime pour trois jours.

À Venise, les habitant·es ont crié haut et fort que la ville n’était pas à vendre.

Au diable les changements climatiques : c’est probablement ce que s’est dit Leonardo DiCaprio, reconnu pour son engagement pour protéger l’environnement, mais tout de même présent à Venise pour l’occasion. Tout ce beau monde, ayant probablement la conviction que le projet spatial Blue Origin, piloté par Bezos, leur permettra de vivre allégrement sur une autre planète, faisant fi de la fragilité connue de la ville construite sur l’eau.

Cela pose la question du rôle des artistes que certain·es vénèrent : pourquoi les admire-t-on alors que certain·es sont obsédé·es par le marketing de leur marque?

Les valeurs d’Amazon?

Selon un rapport de l’International Trade Union Confederation, Amazon est le cinquième plus grand employeur au monde, le plus grand détaillant en ligne ainsi que le plus gros fournisseur de services infonuagiques. Cette entreprise est connue « pour ses pratiques antisyndicales et ses bas salaires sur plusieurs continents, son monopole dans le commerce électronique, ses émissions de carbone flagrantes via ses centres de données AWS, son évasion fiscale et son lobbying aux niveaux national et international », peut-on lire dans The Guardian.

Le rapport souligne, aux États-Unis, le taux élevé d’accidents du travail chez Amazon. L’entreprise s’est engagée dans une contestation de la constitutionnalité du National Labor Relations Board, l’agence américaine chargée de veiller au respect du droit syndical.

Au Québec, après avoir reçu des millions en contrats d’infonuagique, en achat de matériel et en rabais d’Hydro-Québec, Amazon a fermé ses entrepôts au Québec pour contrer la syndicalisation de ses employé·es.

Encore cette semaine, les pratiques d’Amazon font l’objet d’enquête. En effet, le Bureau de la concurrence du Canada enquête sur les agissements d’Amazon quant à sa méthode de tarification des produits, qui serait potentiellement un abus de sa position dominante. Une enquête sur les pratiques de marketing d’Amazon est toujours en cours.

Tout ce beau monde tire ses richesses de l’exploitation outrageuse du peuple.

Toujours selon le rapport déjà cité, Amazon a également financé les efforts de groupes d’extrême droite dont l’objectif est de saper tant les droits des femmes que la législation antitrust. Amazon a aussi été utilisé par des groupes haineux pour collecter des fonds et vendre des produits.

Plus tôt cette année, Jeff Bezos a réorganisé les pages éditoriales du Washington Post, qu’il détient, afin de mettre de l’avant ses propres opinions. Cette posture constitue non seulement une menace pour le journalisme indépendant, mais ultimement pour la démocratie. D’ailleurs, deux journalistes vétérans ont démissionné : le rédacteur en chef des opinions du journal, David Shipley, ainsi que Ruth Marcus, une chroniqueuse qui a travaillé au Washington Post pendant quatre décennies.

Le retour du passé

Des images du Moyen Âge et d’autres époques révolues s’imposent.

Des serfs réduits à être les témoins silencieux des frasques des seigneurs qui obtiennent des compromis politiques ou encore des ententes économiques pour accumuler des fortunes gigantesques, inhumaines.

Cet étalage de richesse devant une population qui crie pour la justice environnementale, fiscale et sociale est d’une violence sans nom.

Le monarque entouré de sa cour. Encore aujourd’hui, tout ce beau monde tire ses richesses de l’exploitation outrageuse du peuple, des paysans – ou plutôt des travailleurs et des consommateurs.

La mariée constamment corsetée rappelle quant à elle l’époque voulant que le corps des femmes soit contrôlé. Pourtant, Chanel nous avait libérés du corset, contrainte qui comprime la taille, les organes et limite la mobilité des femmes.

Un constat : les réminiscences du Moyen Âge et ses structures hiérarchiques reprennent du poil de la bête.

Venise indignée

À Venise, les habitant·es ont crié haut et fort que la ville n’était pas à vendre à un multi-milliardaire ayant choisi, grâce à ses stratégies fiscales, de ne pas payer sa contribution sociale. Ne pas contribuer, mais bénéficier du patrimoine mondial de l’UNESCO, cela a quelque chose d’indécent.

Certains diront que Jeff Bezos a financé un organisme caritatif vénitien veillant aux intérêts de la lagune – mais un million ou quelques millions, c’est là un bien maigre pourboire, une aumône. Soutenir, ce n’est pas faire la charité.

Aimer Venise, c’est entendre les dénonciations de ses habitant·es, qui dénoncent des problèmes locaux à résonances mondiales. Aimer Venise, c’est la protéger.

Le temps presse. On ne peut plus se permettre de regarder des spectacles qui n’ont rien d’inspirant, dans un monde à feu et à sang qui demande une plus grande humanité.