Ces dernières années, il semble y avoir une percée de plusieurs humoristes engagé·es et une plus grande diversité dans le milieu. Cette perception est-elle juste? La revue À bâbord! a rencontré trois humoristes pour en parler : Emna Achour et Coralie LaPerrière, animatrices du balado d’humour politique et féministe Farouches, et Xavier Boisrond, auteur et chroniqueur qu’on peut notamment entendre à la radio de Radio-Canada.
Cet article est d’abord paru dans le dernier numéro de la revue À bâbord!. Les propos ont été recueillis par Philippe de Grosbois et Samuel Raymond.
À bâbord! : Assiste-t-on à un renouveau de l’humour de gauche au Québec?
Coralie LaPerrière : Il n’y a pas tellement d’humour revendicateur au Québec. Si par « gauche », on veut dire parler de son expérience de personne queer ou racisée, oui, il y en a plus qu’avant, mais ce n’est pas nécessairement revendicateur. Iels vont parler de leur réalité, ce qui est bien aussi. Il y a un renouveau de la représentation de la diversité.
Quand tu es le 114e homme blanc cis-hétéro qui vient nous raconter ta crevaison sur le bord de la 20, je m’en fous. Mais si tu es une femme noire [comme Garihanna Jean-Louis] qui vient me parler du fait que, quand elle se fait maquiller sur un plateau, ils ne sont pas capables de la maquiller, je veux en entendre parler. Même si elle ne revendique rien, ça va être important qu’elle parle de son expérience.
Utiliser l’humour pour être soi peut être une résistance.
Emna Achour : Dans mon show Québécois.e.s, qui rassemble des femmes, des personnes de la diversité de genre et BIPOC*, ces filles-là parlent de leur réalité sans tabou, mais personne n’envoie chier la CAQ à part moi. Est-ce que c’est à gauche? Pas tellement, mais c’est cool que ça existe.
Et puis, c’est facile de reconnaître les gens réellement revendicateurs : on n’est pas à la télé, on n’est pas dans les galas.
Xavier Boisrond : L’humour anti-capitaliste est très marginal. Plein d’idées de gauche n’ont pas d’espaces de diffusion. Ce qui marche le mieux, c’est l’humour profondément apolitique. Il y a peu d’opinions sur les mécanismes structurels qui traversent notre société. Ça reste d’un point de vue individuel.
Coralie : Quand j’ai voulu faire de l’humour, il y avait les Zapartistes et Les Parlementeries qui parlaient de politique. Aujourd’hui, il n’y a pas d’humour politique mainstream.
S’il y en a qui sont populaires, ils s’auto-financent et s’auto-produisent. La machine est de plus en plus frileuse au contenu politique. Des gens s’empêchent d’être plus revendicateurs pour payer leur loyer.

ÀB! : Qu’est-ce qui distingue la génération actuelle de la génération précédente en matière d’humour revendicateur?
Coralie : La diversité. C’était très « homme blanc » auparavant. Maintenant, on voit plus de femmes (cis et trans) et de personnes racisées.
Emna : Ça amène un point de vue qui n’a jamais été entendu avant. Je me fais dire après des shows : « c’est la première fois que j’aime quelque chose en humour parce qu’on ne m’a jamais parlé ».
Utiliser l’humour pour être soi peut être une résistance.
Coralie LaPerrière
Xavier : Avant, le parcours, c’était l’École de l’humour, puis Juste pour rire, faire un gala, la télé, la tournée, la gloire. Maintenant, avec les médias numériques, il y a de nouveaux espaces qui se créent qui permettent à des talents d’émerger.

ÀB! : Où en est « l’industrie » de l’humour?
Coralie : La faillite de Juste pour rire l’an passé nous a prouvé – et je pense qu’on va le voir de plus en plus avec la politique actuelle – que les puissants ne vont plus nous pousser.
ComediHa! fait la même chose que Juste pour rire. Ça ne marche pas, ils ne vendent pas les billets de galas. Ce n’est plus ça qui fait une carrière maintenant.
C’est facile de reconnaître les gens réellement revendicateurs : on n’est pas à la télé, on n’est pas dans les galas.
Emna Achour
Les gens qui achètent un billet à 55 $, ils veulent voir Martin Matte, mais il ne fait plus de scène comme il en faisait. Les nouveaux, ils ne les connaissent pas. Il y a un gros clash entre les générations, entre les gens qui ont les moyens d’acheter des billets de gala et les gens pour qui l’humour se vit sur les réseaux sociaux et les balados.
Emna : C’est un mythe de dire que, si on est de gauche, on fait pitié. Notre balado à Coralie et moi, Farouches, roule depuis deux ans et est sold out à chaque édition. On a trouvé une niche fidèle. On gagne bien notre vie.

ÀB! : Et des cabarets comme Le Bordel, que font-ils dans ce nouvel écosystème?
Coralie : Les comedy clubs, ce sont comme des petites planètes avec leur orbite. Ils ont leur propre crowd. Ce ne sont pas des espaces particulièrement ouverts ni des espaces qui vont s’intéresser aux nouveaux talents.
Emna : Le Bordel est un endroit sectaire, comme si c’était le Saint Graal à atteindre.
Ils t’appellent pour une première fois. Tu es stressée, puis là, en tant que femme et personne d’un groupe marginalisé, tu veux faire ta meilleure performance, sinon on ne va pas te rappeler.
À côté, tu as un dude blanc, apolitique, qui dit : « moi, je vais tester une affaire, j’ai écrit ça sur une napkin cet après-midi ». Et il se fait rappeler 22 fois.
Des personnes qui disent des jokes féministes, anti-racistes, ce n’est pas ça qu’ils recherchent. Je me suis déjà fait crier des choses par leur public. Mais est-ce que j’en veux au public ou au Bordel qui pousse tout le temps le même type d’humoristes? On est des extraterrestres, là-bas.
Je parle à des femmes racisées. C’est à elles que je veux parler, parce que personne ne m’a parlé.
Emna Achour
Xavier : Ça ne développe pas le « palais » du public. Ce qui est drôle dans une soirée de gauche ne l’est pas nécessairement au Bordel. Les publics sont profondément différents.
Coralie : Ce qui est drôle, c’est qu’à côté, tu as l’Abreuvoir, qui n’invite pas plus de filles, mais qui reçoit des jeunes. Tu vas avoir un Anas Hassouna ou un Charles Brunet qui vont faire des jokes vraiment plus wokes là-bas.
Pendant ce temps, au Bordel, la moyenne d’âge est de 45-55 ans. Les gens ont une petite job tranquille, un chien et une maison.
Chaque soirée a son écosystème.
ÀB! : Qu’iels soient de gauche ou pas, les humoristes sont sur la ligne de front pour les questions de liberté d’expression et de « politiquement correct ». Comment vous positionnez-vous dans ce débat-là?
Coralie : Si tu frappes toujours les mêmes groupes marginalisés, ta liberté d’expression, garde-la, mais je vais te juger pour ton travail. Je trouve ça correct que tu te fasses critiquer ouvertement.
On doit aussi se demander si de l’argent public va là-dedans. Je m’en fous que Julien Lacroix fasse des shows tout seul, mais pas s’il reçoit de l’argent de la SODEC ou s’il a des crédits d’impôt avec notre argent…
Emna : Je ne sais pas comment les gens font pour dormir le soir en écrivant des choses avec lesquelles ils ne sont pas d’accord. Il y a des choses qui ne sont foncièrement pas drôles. J’ai entendu des humoristes mainstream dire : « mon but, c’est le rire à tout prix ». Je trouve ça sociopathe comme comportement.
Si tu frappes toujours les mêmes groupes marginalisés, ta liberté d’expression, garde-la, mais je vais te juger pour ton travail.
Coralie LaPerrière
Xavier : Au début, je voulais dire ce que je pense. Plus le temps passe, plus je trouve des manières détournées de m’exprimer. Ça passe plus doucement. C’est une manière de me faufiler, de rendre une critique accessible et digeste pour ne pas juste avoir des rires devant un public militant.
Je suis prêt à écouter les affaires les plus abjectes. C’est utile de connaître le vrai visage des gens. C’est peut-être mon côté un peu maso, mais je consomme beaucoup de contenu de l’extrême droite états-unienne. Non seulement je m’intéresse à leur manière de penser, mais ça m’aide aussi à développer des contre-arguments.
Coralie : La vraie censure, c’est à qui on donne le micro. Je pense qu’on donne beaucoup plus souvent le micro à des gens qui ont une opinion de droite ou une opinion qui pourrait nuire à certains groupes marginalisés.
Je me suis déjà fait dire, après avoir envoyé des textes, qu’on ne peut pas parler de ça parce que je parle contre des entreprises. Et les entreprises, ce sont leurs commanditaires. Je pense que cette censure-là est beaucoup plus présente. Je chiale constamment contre les chars, je ne vais jamais me faire engager à Radio-Canada, qui a 22 annonces de pick-up.
Je suis prêt à écouter les affaires les plus abjectes. C’est utile de connaître le vrai visage des gens.
Xavier Boisrond
Emna : C’est aussi supposer que les deux côtés sont égaux, alors que c’est faux. Accorder la liberté d’expression à quelqu’un pour dire que « les femmes sont connes et leur place est dans la cuisine », ça n’a pas le même impact que moi : mes jokes ne font pas que des hommes meurent aux mains de leurs conjoints violents.
Xavier disait : « Je veux quand même trouver une manière de faire passer mon message, auprès de différentes crowds en étant moins frontal ». Ce n’est pas ce que moi, je fais, mais je trouve ça bien de montrer que, même à gauche, on n’est pas un bloc monolithique. C’est la diversité des tactiques!
Je parle à des femmes racisées qui viennent me voir après mes shows pour me remercier. C’est à elles que je veux parler, parce que personne ne m’a parlé. J’ai décidé de ne pas parler à tout le monde, que ça ne sera pas « universel ».
J’ai pensé que je trippais sur Louis-José Houde toute ma vie, mais il ne m’a jamais parlé! Si moi j’ai relate à Louis-José Houde toute ma vie, tu es capable de relate à des choses que je dis.
Coralie : Moi, j’y vais vraiment frontalement. Je ris beaucoup des arguments de la droite. L’anti-wokisme m’aide, parce que tous leurs arguments qu’on nous présente dans les médias, je les prends et je me dis : « Comment je peux rire de ça? » L’humour de gauche est important, parce qu’il prend le fascisme et dit : « c’est une marionnette, ça ne fait pas peur ».
ÀB! : Pourquoi l’humour est-il un véhicule de transformation sociale pour vous?
Coralie : Ça montre que notre société est absurde. Ça déstabilise les pouvoirs. C’est dur de t’obstiner contre l’humour parce que si ça t’a fait rire, tu es un peu d’accord.
Pendant l’épidémie de VIH, le matin, les militant·es enterraient leurs ami·es, l’après-midi, iels allaient manifester et le soir, iels allaient danser. C’est la danse qui leur permettait de continuer. Je pense que l’humour fait partie de cette danse-là.
Pour parler à quelqu’un d’une manière qui baisse les boucliers et où l’idée peut circuler, je trouve qu’il n’y a rien comme l’humour.
Xavier Boisrond
Emna : Ça nous fait du bien de faire des jokes sur la droite. On le vit ensemble, en communauté. L’humour, c’est l’art le plus populaire.
Les gens paient pour qu’on parle dans un micro sur une scène surélevée où ils n’ont pas le droit de nous interrompre. Ça, c’est du pouvoir pour faire changer des affaires.
Xavier : Pour parler à quelqu’un d’une manière qui baisse les boucliers et où l’idée peut circuler, je trouve qu’il n’y a rien comme l’humour. Je trouve que c’est une manière de désamorcer et de faire participer les gens à la conversation.
Il y a quelques années tu parlais de la crise du logement et c’était marginal. Le discours officiel était que ça n’existe pas. Pis là, c’est tout à fait courant de parler des augmentations, du TAL et de France-Élaine Duranceau.
Emna : On jouit d’une tribune parfois disproportionnée par rapport à la pertinence de nos propos. Je choisis de faire attention, de prendre mes responsabilités et d’utiliser ma tribune disproportionnée à bon escient.
Coralie : C’est vrai qu’on a tellement de tribunes. Les humoristes sont les seul·es qui sont engagé·es pour animer des événements corporatifs, des manifs, des congrès… On parle à tellement de monde.
Je pense que plus ça va chier dans le monde, plus ça va être bizarre d’entendre des anecdotes de tondeuses.
* Black, indigenous and people of color, soit personnes autochtones, noires et de couleur.