
Des courriels entre le député libéral fédéral Anthony Housefather et l’administration de McGill montrent que l’élu est intervenu auprès du ministère fédéral de la Sécurité publique pour que celui-ci enjoigne les autres paliers de gouvernement à assurer une plus forte répression des mobilisations en soutien à la Palestine sur le campus. Le député a aussi fait pression pour que la question soit abordée lors d’un forum national sur les crimes antisémites.
Le 6 février dernier, le député libéral fédéral Anthony Housefather s’entretient avec le recteur de l’Université McGill, Deep Saini, le vice-recteur, Philippe Gervais, ainsi que le directeur par intérim des relations gouvernementales de l’université, Jean-Félix Lévesque.
La veille, un petit groupe de manifestant·es qui dénonçaient les investissements de McGill dans des entreprises israéliennes et des compagnies d’armement ont vandalisé des bâtiments du campus. Iels ont cassé plusieurs fenêtres et laissé des graffitis sur les façades extérieures.
Quelques instants après la rencontre, le député envoie un courriel à des représentant·es du ministère fédéral de la Sécurité publique.
« Les dégâts faits sur le campus hier soir sont plus importants que tous les autres dégâts depuis le 7 octobre. L’enjeu de la sécurité dans les universités continue d’être incroyablement problématique. »
Dans le courriel, obtenu par Pivot grâce à une demande d’accès à l’information, Anthony Housefather fait état des difficultés de l’université à mobiliser davantage d’effectifs policiers auprès du Service de police de Montréal.
Il se plaint également du fait que Québec n’octroie pas de « pouvoirs policiers » à l’université, dont les services de sécurités privés « ne peuvent pas faire ce que les gens veulent qu’ils fassent », en plus de représenter un fardeau financier de plus en plus encombrant.

À la fin du message, le député Housefather demande aux représentant·es de Sécurité publique Canada de « communiquer directement avec McGill » dans le but de « voir comment nous pouvons les aider à faire pression sur la Ville et le gouvernement provincial pour qu’ils prennent les choses plus au sérieux ».
Les adresses courriel de Deep Saini, Philippe Gervais et Jean-Félix Lévesque sont toutes trois incluses dans le message.
L’identité des représentant·es de Sécurité publique Canada a été caviardée par les services d’accès à l’information de l’Université McGill.
« Les étudiants ont déjà assisté l’été dernier au déploiement d’une force importante de la part de SIRCO lors du démantèlement du campement – et nous savons maintenant qu’il y a eu des efforts délibérés pour aller encore plus loin au niveau fédéral », réagit Hugo-Victor Solomon, gestionnaire aux affaires externes à l’association étudiante de McGill.
« Cette ingérence politique flagrante et clandestine de Housefather pour contrer le mouvement pro-palestinien des étudiants reflète la tendance du lobby pro-génocide à contourner les règles en sa faveur plutôt qu’à affronter l’échec moral de sa complicité. »
Forum national contre l’antisémitisme
Dans son courriel du 6 février, Anthony Housefather évoque le Forum national de lutte contre l’antisémitisme. Il s’agit d’un événement qui s’est tenu à Ottawa un mois plus tard, le 6 mars, visant à se pencher sur les crimes haineux commis contre les personnes de confession juive au pays.
Le gouvernement fédéral y a annoncé qu’il bloquait dix millions $ pour financer des organismes communautaires et les services de police pour faire face à ces crimes.
Faisant état des difficultés rencontrées par McGill pour obtenir davantage de ressources policières sur le campus, le député Housefather écrit qu’il s’agit d’une « partie importante du problème que nous essayons de résoudre au forum, mais qui va au-delà ».
« Je vous demanderais qu’on inclue un élément au forum pour faire pression sur les villes et les provinces pour qu’elles s’occupent de la sécurité sur les campus. »
Ces démarches supposent que les mobilisations pro-palestiniennes à McGill seraient marquées par l’antisémitisme – une accusation déjà formulée par le député dans les mois précédents, et contestée par plusieurs, comme l’avait rapporté Pivot dans une enquête récente.
Sur le site Web de Sécurité publique Canada, on peut lire que le Forum devait réunir des « dirigeants fédéraux, provinciaux et municipaux, ainsi que des représentants des forces de l’ordre et des procureurs ». L’ex-premier ministre Justin Trudeau ainsi que Rachel Bendayan, qui était la ministre associée à la Sécurité publique à l’époque, y étaient par exemple présent·es.
Pourtant, d’autres échanges courriel entre Anthony Housefather et les administrateurs de McGill révèlent que le député a réussi à obtenir une invitation afin que l’université y soit représentée.
Quelques jours plus tard, Jean-Félix écrit : « Cher Anthony, je tenais à te remercier de nous avoir aidés à obtenir une invitation pour la participation de McGill au forum. Nous apprécions l’occasion qui nous est donnée de participer à ces discussions importantes. »

Jean-Félix Lévesque explique d’abord que ce sera la vice-provost Angela Campbell qui y représentera l’Université McGill. « Génial. Heureux d’entendre cela! », répond d’abord Anthony Housefather.
Cependant, la veille de l’événement, Jean-Félix Lévesque informe le député Housefather qu’Angela Campbell ne participera finalement pas au forum. « C’est très décevant, parce que je sais que sa participation aurait été utile », écrit-il.
Il informe aussi les organisateurs du forum, suggérant d’organiser une séance de breffage au besoin.
Questionnée par Pivot, McGill précise qu’Angela Campbell n’a pas pu participer au forum en raison « d’un empêchement de dernière minute dû à un problème de santé » et qu’il n’a pas été possible de la remplacer.
L’université a toutefois refusé de commenter ses interactions avec le député et Sécurité publique Canada, suggérant plutôt d’interroger le bureau du député.
Ce dernier n’a toutefois pas fait suite à nos demandes d’entrevue.
Au moment de la publication de cet article, le ministère de la Sécurité publique n’avait pas confirmé son intention de répondre aux questions de Pivot.
Implication croissante
Les échanges courriel entre Anthony Housefather et McGill, obtenus par Pivot et qui s’étendent sur une période allant de novembre 2024 à avril 2025, permettent de constater que le député entretient un rapport privilégié avec les administrateur·trices de l’université.
Une enquête précédente de Pivot avait déjà révélé que les échanges entre le député libéral et les administrateurs de McGill étaient fréquents entre octobre 2023 et octobre 2024 et concernaient exclusivement les actions en lien avec la Palestine sur le campus.
Pendant cette période, le député avait entre autres écrit à l’administration en lui demandant de faire appel à la police afin de démanteler le campement étudiant, et ce, dès le premier jour de son installation, le 27 avril 2024.
Les nouveaux documents obtenus montrent qu’en avril dernier, Anthony Housefather a également demandé à McGill de faire appel à la police, cette fois afin de stopper des mobilisations dans le cadre d’une grève étudiante.
Comme dans son message à Sécurité publique Canada, il continue de demander une plus grande présence policière sur le campus, enjoignant même McGill à faire pression sur la Ville.
D’autres courriels montrent aussi que le député a été mêlé aux discussions qui ont entouré la rupture des liens entre McGill et son association étudiante, en réponse à la grève menée par cette dernière.






