La gentrification des quartiers populaires n’est plus une nouvelle qui surprend. Elle prend des formes diverses : rénovictions, importantes hausses des loyers, déplacements forcés des populations les plus vulnérables, notamment itinérantes, construction de logements luxueux et installation de nouveaux commerces – salons de toilettage pour chien, épiceries fines, restaurants étoilés Michelin, cafés third wave…
Dans son tout nouveau livre Combattre la gentrification, Sophie Thiébaut, ex-élue municipale dans Le Sud-Ouest, à Montréal, revient sur ses douze années passées au conseil d’arrondissement et sur le ravage des quartiers populaires qu’a provoqué le bulldozer de la gentrification.
Son constat est sans équivoque : la gentrification provoque un déplacement irréversible des populations historiques, une appropriation des logements et des espaces par une nouvelle catégorie de population plus fortunée, une transformation de l’identité des quartiers touchés et, finalement, une marginalisation des gens qui habitaient le quartier depuis longtemps.
Vivre ensemble?
La gentrification rapproche physiquement les classes sociales, mais n’améliore pas le vivre-ensemble.
Alors qu’à une certaine époque, la bourgeoisie du « haut de la côte », c’est-à-dire de Westmount, observait du haut du cap les résident·es de Saint-Henri et de la paroisse Sainte-Cunégonde, aujourd’hui, la nouvelle petite bourgeoisie qui s’est installée au cœur de ces quartiers populaires regarde, du haut des tours à condo, les pauvres gens qui s’entassent dans les vieux logements mal entretenus.
La gentrification provoque une marginalisation des gens qui habitaient le quartier depuis longtemps.
L’objectif de mixité sociale et de vivre-ensemble est un vœu pieux si on maintient les inégalités socio-économiques et qu’on ne fait que rapprocher les gens dans un même quartier, sur une même rue et parfois même dans un même ensemble immobilier.
On vit à proximité, mais on ne vit pas réellement ensemble.
Aide alimentaire coupée
La gentrification provoque aussi des effets qui passent sous le radar. Les services dans les écoles – comme la présence d’un·e orthopédagogue et l’aide alimentaire – sont financés au cas par cas selon les « indices de défavorisation » du secteur, qui sont parfois embrouillés par les phénomènes de gentrification et l’utilisation de mauvais indicateurs de vulnérabilité.
Le directeur général de la Table de Quartier Hochelaga-Maisonneuve, Jonathan Alarie, l’a observé. Alors que son quartier est la proie d’une gentrification qui s’intensifie, il a vu des coupures de service dans les écoles. C’est que le quartier n’est plus considéré comme vulnérable – pourtant, les populations à faible revenu sont encore bien présentes.
Les quartiers près des centres-villes sont très attractifs et la gentrification y provoque par le fait même une exclusion sociale visible.
Dans une école, il m’a raconté que c’étaient 70 enfants qui, en début d’année scolaire, apprenaient qu’ils n’auraient pas droit à l’aide alimentaire qui leur était préalablement offerte.
À ce sujet, Anne Plourde, chercheuse pour l’IRIS, défendait il y a un peu plus d’un an l’adoption d’un programme universel d’alimentation scolaire fort pertinent.
Organismes communautaires définancés
Ce ne sont pas que les services dans les écoles qui font partie des victimes indirectes de la gentrification : l’accès aux services communautaires est aussi compromis, puisqu’ils subissent des coupures liées aux indicateurs « d’équité territoriale ».
Organismes communautaires pour femmes ou de défense des droits sociaux, groupes assurant la sécurité alimentaire, comités logement et associations de locataires : ce sont autant de missions sociales qui sont jugées caduques, puisque les revenus moyens des quartiers populaires ont augmenté.
Pourtant, le nombre de membres, d’utilisateur·trices de service, ainsi que de bénévoles ne cesse de croitre auprès des organismes d’aide. La crise d’abordabilité du logement et des biens essentiels ne disparaît pas parce qu’on a des voisins plus fortuné·es.
La gentrification rapproche physiquement les classes sociales, mais n’améliore pas le vivre-ensemble.
Dans la basse-ville de Québec, à la suite du déménagement du refuge pour personnes en situation d’itinérance L’Auberivière, la firme d’investissement financiarisée C76 a récemment dévoilé un projet immobilier louangé et subventionné par l’administration municipale de Bruno Marchand, malgré l’inabordabilité de ces futurs logements et les effets gentrificateurs qu’ils provoqueront dans Saint-Roch.
Dans le Portrait de Saint-Roch 2025, rendu public par l’organisme Engrenage Saint-Roch le 26 mai dernier, on remarque que « le phénomène d’embourgeoisement qui s’est opéré a favorisé la perte de logements à faible coût et des changements dans l’offre commerciale [et que] la hausse du coût de la vie est venue aggraver la situation ».
Le constat est clair et largement répandu à travers les municipalités du Québec : les quartiers près des centres-villes sont très attractifs et la gentrification y provoque par le fait même une exclusion sociale visible et des conséquences insidieuses sur les services offerts aux populations vulnérables, qui sont de plus en plus invisibilisées lorsqu’elles ne sont pas tout simplement déplacées.