Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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L’insécurité budgétaire oblige l’Association des intervenants en dépendance du Québec à mettre sur pause son programme de formation pour les personnes qui consomment des drogues. Une situation que dénonce un collectif de défense des droits, qui y voit un autre obstacle à l’autonomie des usager·es de drogues.

Les longs retards dans le versement des subventions du ministère de la Santé et des Services sociaux forcent l’Association des intervenants en dépendance du Québec (AIDQ) à interrompre un programme de formation provincial pour les personnes qui utilisent des drogues, leurs proches, ainsi que le milieu communautaire.

Cette formation aborde notamment les manœuvres de réanimation (RCR) et l’utilisation de la naloxone, un médicament qui permet de renverser les effets d’une surdose d’opioïde. Elle est donnée par un duo formé d’un·e intervenant·e clinique et d’une personne ayant fait l’expérience de la consommation de drogues.

À lire: la lenteur du traitement des subventions force l’arrêt de deux programmes en prévention des surdoses.

Cette formation, « c’est par là qu’on passe pour développer l’autonomie des pairs-aidants à Sherbrooke », explique Louise*, membre de la section sherbrookoise de l’Association pour la défense de droits et l’inclusion des personnes qui consomment des drogues du Québec (ADDICQ-Sherbrooke).

Cette association, qui a pour slogan « rien à notre sujet sans nous », milite pour faire entendre la voix des personnes utilisatrices de drogues.

L’ADDICQ est née en 2007. Initialement, le groupe voulait être un réseau d’échange entre personnes qui consomment des drogues. Mais, dès le départ, les participant·es ont exprimé le besoin de créer une association pour défendre leurs droits.

Les pairs-aidant·es sont des « personnes utilisatrices ou qui vivent dans le “monde de la drogue” », explique Skalp*, un jeune homme membre du collectif.

« Ces lieux-là vont toujours exister, alors pourquoi ne pas les rendre plus sécuritaires? »

Lydia*, militante de l’ADDICQ-Sherbrooke

Ces personnes reçoivent une formation et peuvent être rémunérées ou, comme c’est le cas à Sherbrooke, travailler de façon bénévole, parfois en échange d’une carte-cadeau d’épicerie.

Elles peuvent offrir de l’aide à d’autres personnes qui consomment des drogues dans les milieux qu’elles fréquentent. L’objectif est de « s’entre-éduquer et développer des compétences », dit Skalp.

Pour l’ADDICQ, ce genre de formation permet de développer des compétences et de favoriser l’autonomie des personnes utilisatrices de drogues, sans avoir à dépendre des organismes communautaires.

Les sites de consommation supervisée sont importants, mais « il y a plein d’autres lieux de conso qui existent, qui sont là, où les gens consomment et où des pairs-aidants transitent et où il y aurait le potentiel pour plein d’autres pairs-aidants », dit Louise.

La surdose n’est pas le seul et unique problème auquel font face les personnes qui consomment des drogues. « C’est des lieux qui sont traversés par le crime et par toutes sortes de violence. C’est en s’organisant entre nous qu’on peut améliorer les conditions de vie des gens, et pas juste en se fiant aux lieux de services », explique Louise.

« Ces lieux-là vont toujours exister, alors pourquoi ne pas les rendre plus sécuritaires? », demande Lydia*, une autre membre de l’ADDICQ-Sherbrooke.

Pour Skalp, « des piqueries ou des “crack houses” qui sont bien gérés, c’est possible ».

L’enquête ouvrière au service de l’autonomie

Les membres de l’ADDICQ proposent le concept de l’« enquête ouvrière », une enquête sur les conditions de vie menée par et pour ceux et celles qui les vivent.

L’idée naît avec un questionnaire sur les conditions de vie et de travail des ouvrier·es rédigé par Karl Marx en 1880. Elle est ensuite reprise par la revue Socialisme ou barbarie en France dans les années 1950, avant d’être popularisée par le mouvement opéraïste (« ouvriériste ») de l’Italie des années 1960.

Les membres de l’ADDICQ pointent deux expériences récentes de ce type d’enquête, menées par d’autres personnes : la première sur les salons de massage et la deuxième sur les bars de danseuses. Ces enquêtes permettent de voir ces milieux du point de vue de ceux et celles qui y travaillent, mais aussi d’élaborer des stratégies pour les transformer.

L’enquête sur le milieu des bars de danseuses aborde les motivations des travailleuses, les difficultés vécues avec les gérants et les perspectives de décriminalisation de l’industrie et même de syndicalisation.

L’enquête sur les salons de massage évoque, entre autres, la possibilité pour les travailleuse·eurs du sexe de discuter collectivement des tarifs qu’iels veulent fixer pour chaque « extra » et de les imposer au patron.

Ce genre de recherche pourrait aussi bien s’appliquer aux milieux de consommation. « Est-ce qu’on peut, à partir d’en bas, regarder ce qui existe déjà? » questionne Louise.

« En développant des connaissances, sur nous et par nous, comment est-ce qu’on peut mieux s’organiser et rendre les endroits plus sécuritaires? » demande-t-elle.

Pour Louise, une enquête de ce type portant sur les milieux de consommation permettrait de « reconnaître les besoins […] et se donner les moyens pour y répondre ».

L’autonomie pour résister aux crises politiques

Durant la dernière campagne électorale fédérale, le Parti conservateur du Canada menaçait de mettre un terme aux programmes de réduction des méfaits. En ce moment, Québec étudie un projet de loi qui viendrait restreindre les sites de consommation supervisée de drogues.

En développant des « savoirs à l’échelle des milieux de consommation et de la ville, on peut mieux résister à ces crises politiques et sociales » en dépendant moins de l’État et des organismes, explique Louise.

« Si ça devient illégal de distribuer des seringues, c’est pas [les organismes communautaires] qui vont le faire », affirme Skalp.

Les discours entourant l’itinérance et la consommation tournent actuellement beaucoup autour de la sécurité. « Il faut que la ville soit safe pour tout le monde », explique Louise, mais « ce “tout le monde” là, on sait que par la production des inégalités, la sécurité de certaines personnes est toujours plus importante que celle des autres. »

* Nom fictif. Pivot a accordé l’anonymat à ces personnes afin de protéger leur vie privée.

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